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      Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que
toutes ces particularitez-cy, à sçavoir, que nous ouvrons les yeux,
que nous remuons la teste, que nous estendons les mains, et choses
semblables, ne sont que de fausses illusions; et pensons que peut-estre
nos mains, ny tout nostre corps, ne sont pas tels que nous
les voyons. Toutesfois il faut au moins avoüer que les choses qui
nous sont representées dans le sommeil, sont comme des tableaux
et des peintures, qui ne peuvent estre formées qu'à la ressemblance
de quelque chose de réel et de veritable; et qu'ainsi, pour le moins,
ces choses generales, à sçavoir, des yeux, une teste, des mains, et
tout le reste du corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vrayes
et existantes. Car de vray les peintres, lors mesme qu'ils s'estudient
avec le plus d'artifice à representer des Syrenes et des Satyres par
des formes bijarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutesfois
attribuer des formes et des natures entierement nouvelles,
mais font seulement un certain mélange et composition des
membres de divers animaux; ou bien, si peut-estre leur imagination
est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau,
que iamais nous n'ayons rien veu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage
nous represente une chose purement feinte et absoluëment
fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils le composent
doivent-elles estre veritables.
Descartes Meds 15