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      §. 10. PH. La loy d'Angleterre observe cette Regle, que la copie
d'un Acte, reconnue authentique par des temoins, est une bonne preuve;
mais la copie d'une copie, quelqu'attestée qu'elle soit et par les
temoins les plus accredités, n'est jamais admise pour preuve en jugement.
Je n'ay encor oui blamer à personne cette sage precaution. On en peut
tirer au moins cette observation, qu'un temoignage a moins de force à
mesure qu'il est plus eloigné de la verité originale, qui est dans la
chose même; au lieu que chez certaines gens on en use d'une maniere
directement contraire, les opinions acquierent des forces en vieillissant, et
ce qui n'auroit point paru probable il y a mille ans à un homme raisonnable
contemporain de celuy qui l'a certifié le premier, passe presentement
pour certain parceque plusieurs l'ont rapporté sur son temoignage.
      TH. Les Critiques en matiere d'histoire ont grand egard aux temoins
contemporains des choses: cependant un contemporain même ne merite
d'estre cru que principalement sur les evenemens publics; mais quand il
parle des motifs, des secrets, des ressorts cachés, et des choses disputables,
comme par exemple, des empoisonnemens, des assassinats, on apprend au
moins ce que plusieurs ont cru. Procope est fort croyable quand il parle
de la guerre de Belisaire contre les Vandales et les Gots; mais quand il
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debite des medisances horribles contre l'Imperatrice Theodore dans ses
Anecdotes, les croye qui voudra. Generalement on doit estre fort reservé
à croire les Satyres: nous en voyons qu'on a publiées de nostre temps,
contraires à toute apparence qui ont pourtant esté gobées avidement par
des ignorans. Et on dira peutestre un jour: est-il possible qu'on auroit
osé publier ces choses en ce temps là, s'il n'y avoit quelque fondement
apparent? Mais si on le dit un jour, on jugera fort mal. Le monde cependant
est incliné à donner dans le Satyrique; et pour n'en alleguer qu'un
exemple: Feu Mr. du Maurier le fils, ayant publié par je ne say quel
travers, dans ses memoires imprimées il y a quelques années, certaines
choses tout à fait mal fondées contre l'incomparable Hugo Grotius, Ambassadeur
de Suede en France, piqué apparement par je ne say quoy contre
la memoire de cet illustre ami de son pere, j'ay vu que quantité d'auteurs
les ont repetées à l'envie, quoyque les negociations et lettres de ce grand
homme fassent assés connoistre le contraire. On s'emancipe même d'ecrire
des Romans dans l'histoire, et celuy qui a fait la derniere vie de Cromwel,
a cru que pour egayer la matiere, il luy estoit permis, en parlant de la
vie encor privée de cet habile usurpateur, de le faire voyager en France,
où il le suit dans les auberges de Paris, comme s'il avoit esté son Gouverneur.
Cependant il paroist par l'histoire de Cromwel, faite par Carrington,
homme informé, et dediée à Richard son fils quand il faisoit encor
le Protecteur, que Cromwel n'est jamais sorti des Iles Britanniques. Le
detail sur tout est peu seur. On n'a presque point de bonnes relations
des batailles; la pluspart de celles de Tite Live paroissent imaginaires,
autant que celles de Quinte Curce. Il faudroit avoir de part et d'autre
les rapports des gens exacts et capables, qui en dressassent même des
plans semblables à ceux que le Comte de Dahlberg, qui avoit déja servi
avec distinction sous le Roy de Suede Charles Gustave, et qui, estant
Gouverneur General de la Livonie, a defendu Riga dernierement, a fait
graver touchant les actions et batailles de ce Prince. Cependant il ne faut
point d'abord decrier un bon historien sur un mot de quelque Prince ou
Ministre, qui se recrie contre luy en quelque occasion, ou sur quelque
sujet qui n'est pas à son gré et où veritablement il y a peutestre quelque
faute. On rapporte que Charles Quint, voulant se faire lire quelque chose
de Sleidan , disoit: apportés moy mon menteur, et que Carlowitz, Gentilhomme
Saxon, fort employé dans ce temps là, disoit que l'histoire de
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Sleidan detruisoit dans son esprit toute la bonne opinion qu'il avoit eue
des anciennes histoires. Cela dis-je ne sera d'aucune force dans l'esprit
des personnes informées pour renverser l'autorité de l'histoire de Sleidan,
dont la meilleure partie est un tissu d'Actes publics des Dietes et Assemblées
et des Ecrits authorisés par les Princes. Et quand il resteroit le
moindre scrupule là dessus, il vient d'estre levé par l'excellente histoire
de mon illustre ami, feu Mr. de Seckendorf (dans lequel je ne puis
m'empecher pourtant de desapprouver le nom de Lutheranisme sur le titre,
qu'une mauvaise coustume a authorisé en Saxe), où la pluspart des choses
sont justifiées par des extraits d'une infinité de pieces, tirées des Archives
Saxonnes, qu'il avoit à sa disposition, quoyque Mr. de Meaux, qui y est
attaqué et à qui je l'envoyay, me repondit seulement que ce livre est
d'une horrible prolixité; mais je souhaiterois qu'il fût deux fois plus grand
sur le même pied. Plus il est ample plus il devoit donner de prise puisqu'on
n'avoit qu'a choisir les endroits; outre qu'il y a des ouvrages historiques
estimés qui sont bien plus grands. Au reste on ne meprise pas
tousjours les auteurs, posterieur au temps, dont ils parlent, quand ce
qu'ils rapportent est apparent d'ailleurs. Et il arrive quelquesfois qu'ils
conservent des morceaux des plus anciens. Par exemple on a douté de
quelle famille est Suibert Evesque de Bamberg, depuis Pape sous le nom
de Clement II. Un auteur Anonyme de l'histoire de Bronsvic qui a vecu
dans le 14me siecle, avoit nommé sa famille et des personnes savants
dans nostre histoire n'y avoient point voulu avoir egard: mais j'ay eu une
Chronique beaucoup plus ancienne non encor imprimée où la même chose
est dite avec plus de circonstances, d'où il paroist qu'il estoit de la famille
des anciens Seigneurs allodiaux de Hornbourg (guere loin de Wolfenbuttel)
dont le pays fut donné par le dernier possesseur à l'Eglise Cathedrale de
Halberstadt.
Leibniz NEs IV, 16, §10, 448-449-450