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      §. 4. PH. Puis donc que les hommes ne sauroient eviter de s'exposer
à l'erreur en jugeant, et d'avoir de divers sentimens, lorsqu'ils ne sauroient
regarder les choses par les mêmes costés, ils doivent conserver la
paix entre eux et les devoirs d'humanité, parmy cette diversité d'opinions,
sans pretendre qu'un autre doive changer promptement sur nos objections
une opinion enracinée, sur tout s'il a lieu de se figurer que son adversaire
agit par interest ou ambition ou par quelque autre motif particulier. Et
le plus souvent ceux qui voudroient imposer aux autres la necessité de
se rendre à leur sentimens, n'ont guere bien examiné les choses. Car
ceux qui sont entrès assés avant dans la discussion pour sortir du doute,
sont en si petit nombre, et trouvent si peu de sujet de condamner les
autres qu'on ne doit s'attendre à rien de violent de leur part.
      TH. Effectivement ce qu'on a le plus de droit de blamer dans les
hommes, ce n'est pas leur opinion, mais leur jugement temeraire à blamer
celle des autres, comme s'il falloit estre stupide ou méchant pour juger
autrement qu'eux; ce qui dans les auteurs de ces passions et haines, qui
les repandent parmy le public est l'effect d'un esprit hautain et peu
equitable, qui aime à dominer et ne peut point souffrir de contradiction.
Ce n'est pas qu'il n'y ait veritablement du sujet bien souvent de censurer
les opinions des autres, mais il faut le faire avec un esprit d'equité, et
compatir avec la foiblesse humaine. Il est vray qu'on a droit de prendre
des precautions contre de mauvaises doctrines, qui ont de l'influence dans
les moeurs et dans la practique de la pieté: mais on ne doit pas les
attribuer aux gens à leur prejudice sans en avoir de bonnes preuves. Si
l'equité veut qu'on epargne les personnes, la pieté ordonne de representer
où il appartient le mauvais effect de leur dogmes, quand ils sont nuisibles,
comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement
sage, bon et juste, et contre cette immortalité des ames qui les rend
susceptibles des effects de sa justice sans parler d'autres opinions dangereuses
par rapport à la Morale et à la Police. Je sçay que d'excellens
hommes et bien intentionnés soutiennent que ces opinions theoriques ont
moins d'influence dans la practique qu'on ne pense, et je sçay aussi qu'il
y a des personnes d'un excellent naturel, que les opinions ne feront jamais
rien faire d'indigne d'elles: comme d'ailleurs ceux qui sont venus à ces
erreurs par la speculation ont coustume d'estre naturellement plus eloignés
des vices, dont le commun des hommes est susceptible, outre qu'ils ont
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soin de la dignité de la secte où ils sont comme des chefs; et l'on peut
dire qu'Epicure et Spinosa par exemple ont mené une vie tout à fait
exemplaire. Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leur disciples
ou imitateurs, qui se croyant dechargés de l'importune crainte d'une providence
surveillante et d'un avenir menaçant, lachent la bride à leur passions
brutales, et tournent leur esprit à seduire et à corrompre les autres;
et s'ils sont ambitieux et d'un naturel un peu dur, ils seront capables
pour leur plaisir ou avancement de mettre le feu aux quatre coins de la
terre, comme j'en ay connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je
trouve même que des opinions approchantes s'insinuant peu à peu dans
l'esprit des hommes du grand monde, qui reglent les autres, et dont
dependent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent
toutes choses à la revolution generale dont l'Europe est menacée, et achèvent
de detruire ce qui reste encor dans le monde des sentimens generaux
des anciens Grecs et Romains, qui preferoient l'amour de la patrie et du
bien public et le soin de la posterité à la fortune et même à la vie. Ces
publiks spirits , comme des Anglois les appellent, diminuent extremement,
et ne sont plus à la mode; et ils cesseront d'avantage quand ils
cesseront à estre soutenus par la bonne Morale et par la vraye Religion,
que la raison naturelle même nous enseigne. Les meilleurs du caractere
opposé qui commence de regner, n'ont plus d'autre principe que celuy
qu'ils appellent de l'honneur. Mais la marque de l'honneste homme et
de l'homme d'honneur chez eux est seulement de ne faire aucune bassesse
comme ils la prennent. Et si pour la grandeur, ou par caprice, quelcun
versoit un deluge de sang, s'il renversoit tout sens dessus dessous, on
compteroit cela pour rien, et un Herostrate des anciens ou bien un Don
Juan dans le Festin de Pierre passeroit pour un Heros. On se moque
hautement de l'amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont
soin du public et quand quelque homme bien intentionné parle de ce que
deviendra la posterité on repond: alors comme alors. Mais il pourra
arriver à ces personnes, d'eprouver eux mêmes des maux qu'ils croyent
reservés à d'autres. Si l'on se corrige encor de cette maladie d'esprit
epidemique dont les mauvais effects commencent à estre visibles, ces maux
peutestre seront prevenus; mais si elle va croissant, la providence corrigera
les hommes par la revolution même, qui en doit naistre: car quoyqu'il
puisse arriver, tout tournera tousjours pour le mieux en general au bout
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du compte, quoyque cela ne doive et ne puisse pas arriver sans le chatiment
de ceux qui ont contribué même au bien, par leur actions mauvaises.
Mais je reviens d'une digression, où la consideration des opinions nuisibles
et du droit de les blamer m'a mené. Or comme en Theologie les censures
vont encor plus loin qu'ailleurs et que ceux qui font valoir leur
orthodoxie, condamnent souvent les adversaires, à quoy s'opposent dans le
parti même ceux qui sont appellés Syncretistes par leur adversaires,
cette opinion a fait naistre des guerres civiles entre les rigides et des condescendans
dans un même parti. Cependant, comme refuser le salut
eternel à ceux qui sont d'une autre opinion, est entreprendre sur les droits
de Dieu, les plus sages des Condamnans ne l'entendent que du peril, où
ils croyent voir les ames errantes et ils abandonnent à la misericorde singuliere
de Dieu ceux dont la mechanceté ne les rend pas incapables d'en
profiter, et de leur costé ils se croyent obligés à faire tous les efforts
imaginables pour les retirer d'un estat si dangereux. Si ces personnes qui
jugent ainsi du péril des autres, sont parvenues à cette opinion après un
examen convenable, et s'il n'y a pas moyen de les en desabuser, on ne
sauroit blamer leur conduite, tant qu'ils n'usent que des voyes de douceur.
Mais aussitost qu'ils vont plus loin, c'est violer les loix de l'equité. Car
ils doivent penser, que d'autres, aussi persuadés qu'eux, ont autant de
droit de maintenir leur sentimens et même de les repandre, s'ils les croyent
importans. On doit excepter les opinions qui enseignent des crimes qu'on
ne doit point souffrir, et qu'on a droit d'etouffer par les voyes de la
rigueur, quand il seroit vray même que celuy qui les soutient, ne peut
point s'en defaire; comme on a droit de detruire même une beste venimeuse,
toute innocente qu'elle est. Mais je parle d'etouffer la secte et non
les hommes, puisqu'on peut les empecher de nuire et de dogmatiser.
Leibniz NEs IV, 16, §4, 443-444-445