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Chapitre XVI.

Des degrés d'Assentiment.

      §. 1. PH. Pour ce qui est des degrés d'Assentiment, il faut
prendre garde que les fondemens de probabilité que nous ayons, n'operent
point en cela au-delà du degré de l'Apparence qu'on y trouve, ou qu'on
y a trouvé lorsqu'on l'a examinée. Car il faut avouer que l'assentiment
ne sçauroit estre tousjours fondé sur une veue actuelle des raisons, qui
ont prevalu sur l'esprit, et il seroit très difficile, même à ceux, qui ont
une memoire admirable, de tousjours retenir toutes les preuves qui les ont
engagés dans un certain assentiment et qui pourroient quelquesfois remplir
un volume sur une seule question. Il suffit qu'une fois ils ayent epluché
la matiere sincerement et avec soin et qu'ils ayent pour ainsi dire arresté
le compte
. §. 2. Sans cela il faudroit que les hommes fussent fort
sceptiques, ou changeassent d'opinion à tout moment pour se rendre à tout
homme, qui ayant examiné la question depuis peu, leur propose des argumens
auxquels ils ne sçauroient satisfaire entierement sur le champ, faute
de memoire ou d'application à loisir. §. 3. Il faut avouer que cela rend
souvent les hommes obstinés dans l'erreur: mais la faute est, non pas
de ce qu'ils se reposent sur leur memoire, mais de ce qu'ils ont mal jugé
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auparavant. Car souvent il tient lieu d'examen et de raison aux hommes
de remarquer qu'ils n'ont jamais pensé autrement. Mais ordinairement
ceux qui ont le moins examiné leur opinions, y sont les plus attachés.
Cependant l'attachement à ce qu'on a veu est louable, mais non pas tousjours
à ce qu'on a cru, parcequ'on peut avoir laissé quelque consideration
en arriere, capable de tout renverser. Et il n'y a peutestre personne au
monde qui ait le loisir, la patience et les moyens d'assembler toutes les
preuves de part et d'autre sur les questions, où il a ses opinions, pour
comparer ces preuves et pour conclure seurement qu'il ne luy reste plus
rien à sçavoir pour une plus ample instruction. Cependant le soin de
nostre vie et de nos plus grands interests ne sçauroit souffrir de delay,
et il est absolument necessaire que nostre jugement se determine sur des
articles, où nous ne sommes pas capables d'arriver à une connoissance
certaine.
      TH. Il n'y a rien que de bon et de solide dans ce que vous venés
de dire, Monsieur. Il seroit à souhaiter cependant que les hommes eussent
en quelques rencontres des abregés par ecrit (en forme de memoires)
des Raisons qui les ont portés à quelque sentiment de consequence,
qu'ils sont obligés de justifier souvent dans la suite, à eux-mêmes ou aux
autres. D'ailleurs quoyqu'en matiere de justice il ne soit pas ordinairement
permis de retracter les jugemens qui ont passé, et de revoir des comptes
arrestés (autrement il faudroit estre perpetuellement en inquietude, ce qui
seroit d'autant plus intolerable, qu'on ne sauroit tousjours garder les notices
des choses passées), neanmoins on est receu quelquesfois sur de nouvelles
lumieres, à se pourvoir en justice et à obtenir même ce qu'on appelle
restitution in integrum contre ce qui a esté reglé. Et de même dans
nos propres affaires, surtout dans les matieres fort importantes où il est encor
permis de s'embarquer ou de reculer, et où il n'est point prejudiciable
de suspendre l'execution et d'aller bride en main, les arrests de nostre
esprits, fondés sur des probabilités, ne doivent jamais tellement passer in
rem judicatam , comme les Jurisconsultes l'appellent, c'est à dire, pour
etablir, qu'on ne soit disposé à la revision du raisonnement, lorsque de
nouvelles raisons considerables se presentent à l'encontre. Mais quand il
n'est plus temps de deliberer, il faut suivre le jugement qu'on fait, avec
autant de fermeté que s'il estoit infaillible, mais non pas tousjours avec
autant de rigueur.
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Leibniz NEs IV, 16, §1, 441-442-443