— 322 —

      §. 6. PH. Le troisieme abus est une obscurité affectée, soit
en donnant à des termes d'usage des significations inusitées, soit
en introduisant des termes nouveaux, sans les expliquer. Les anciens
Sophistes, que Lucien tourne si raisonnablement en ridicule pretendant
parler de tout, couvroient leur ignorance sous le voile de l'obscurité des
— 323 —
paroles. Parmi les Sectes des Philosophes la Peripateticienne s'est rendue
remarquable par ce defaut; mais les autres Sectes, même parmy les modernes,
n'en sont pas tout à fait exemptes. Il y a par exemple des gens
qui abusent du terme d'etendu et trouvent necessaire de le confondre
avec celuy de corps. §. 7. La Logique ou l'art de disputer, qu'on a tant
estimé, a servi à entretenir l'obscurité. §. 8. Ceux qui s'y sont adonnées
ont esté inutiles à la Republique ou plustost domageables. §. 9. Au lieu
que les hommes mecaniques, si meprisés des Doctes, ont esté utiles à la
vie humaine. Cependant ces Docteurs obscurs ont esté admirés des ignorans;
et on les a crûs invincibles parce qu'ils estoient munis de ronces et
d'epines, où il n'y avoit point de plaisir de se fourrer, la seule obscurité
pouvant servir de defense a l'absurdité. §. 12. Le mal est, que cet art
d'obscurcir les mots à embrouillé les deux grandes regles des actions de
l'homme, la Religion et la Justice.
      TH. Vos plaintes sout justes en bonne partie: il est vray cependant
qu'il y a, mais rarement, des obscurités pardonnables, et même louables:
comme lorsqu'on fait profession d'estre enigmatique, et que l'enigme est
de saison. Pythagore en usoit ainsi et c'est assés la maniere des Orientaux.
Les Alchymistes, qui se nomment Adeptes, declarent de ne vouloir estre
entendus que des fils de l'art. Mais cela seroit bon si ces fils de l'art
pretendus avoient la clef du chifre. Une certaine obscurité pourroit estre
permise: Cependant il faut qu'elle cache quelque chose, qui merite d'estre
devinée et que l'enigme soit dechifrable. Mais la Religion et la Justice
demandent des idées claires. Il semble que le peu d'ordre, qu'on y a
apporté en les enseignant, en a rendu la doctrine embrouillée; et l'indetermination
des termes y est peutestre plus nuisible que l'obscurité. Or
comme la Logique est l'art, qui enseigne l'ordre et la liaison des pensées,
je ne voy point de sujet de la blamer. Au contraire c'est faute de Logique
que les hommes se trompent.
Leibniz NEs III, 10, §6, 322-323