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Chapitre X.

De l'abus des Mots.

      §. 1. PH. Outre les imperfections naturelles du langage, il y en a de
volontaires et qui viennent de negligence, et c'est abuser des mots que de
s'en servir si mal. Le premier et le plus visible abus est §. 2. qu'on n'y
attache point d'idée claire. Quant à ces mots, il y en a de deux classes: les
uns n'ont jamais en d'idée determinée, ny dans leur origine, ny dans leur
usage ordinaire. La pluspart des Sectes de philosophie et de Religion en
ont introduit pour soutenir quelque opinion etrange, ou cacher quelque
endroit foible de leur systeme. Cependant ce sont des caracteres distinctifs
dans la bouche des gens de parti. §. 3. Il y a d'autres mots, qui dans
leur usage premier et commun ont quelque idée claire, mais qu'on a
appropriés depuis a des matieres fort importantes sans leur attacher aucune
idée certaine. C'est ainsi que les mots de sagesse, de gloire, de
grace sont souvent dans la bouche des hommes.
      TH. Je crois qu'il n'y a pas tant de mots insignifians, qu'on pense,
et qu'avec un peu de soin et de bonne volonté on pourroit y remplir le
vuide, ou fixer l'indetermination. La Sagesse ne paroist estre autre
chose, que la science de la felicité. La Grace est un bien qu'on fait à
ceux qui ne l'ont point merité, et qui se trouvent dans un estat où ils
en ont besoin. Et la Gloire est la renommée de l'excellence de quelqu'un.
Leibniz NEs III, 10, §1, 320-321