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      §. 14. PH. Quant à la question si, la même Substance immaterielle
restant, il peut y avoir deux personnes distinctes, voicy sur quoy elle est
fondée; c'est: si le même Estre immateriel peut estre depouillé
de tout sentiment de son existence passée
et le perdre entierement,
sans pouvoir jamais plus le recouvrer, de sorte que commençant
pour ainsi dire un nouveau compte depuis une nouvelle periode, il ait
une conscience, qui ne puisse s'étendre au delà de ce nouvel estat. Tous
ceux qui croyent la préexistence des ames sont visiblement dans cette
pensée. J'ay vû un homme, qui estoit persuadé que son ame avoit esté
l'ame de Socrate; et je puis asseurer que dans le poste qu'il a rempli et
qui n'estoit pas de petite importance, il a passé pour un homme fort raisonnable,
et il a paru par ses ouvrages qui ont vû le jour, qu'il ne
manquoit ny d'esprit ny de savoir. Or les ames estant indifferentes à
l'egard de quelque portion de matiere que ce soit,
autant que
nous le pouvons connoistre par leur nature, cette supposition (d'une même
ame passant en differens corps) ne renferme aucune absurdité apparente.
Cependant celuy qui à présent n'a aucun sentiment de quoy que ce soit
que Nestor ou Socrate ait jamais fait ou pensé, conçoit-il, ou peut-il concevoir,
qu'il est la même personne que Nestor ou Socrate? Peut-il prendre
part aux actions de ces deux anciens Grecs? peut-il se les attribuer ou
penser qu'elles soyont plustost ses propres actions que celles de quelque
autre homme qui ait jamais existé? Il n'est pas plus la même personne
avec un d'eux, que si l'ame qui est presentement en luy, avoit esté créée,
lorsqu'elle commença d'animer le corps qu'elle a presentement. Cela ne
contribueroit pas davantage à le faire la même personne que Nestor, que
si quelques unes des particules de matiere, qui une fois ont fait partie de
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Nestor estoient à present une partie de cette homme là. Car la même
Substance immaterielle sans la même conscience ne fait non plus la même
personne pour estre unie à tel ou à tel corps, que les mêmes particules
de matière, unies à quelque corps sans une conscience commune,
peuvent faire la même personne.
      TH. [Un Estre immateriel ou Esprit ne peut estre depouillé de
toute perception de son existence passée. Il luy reste des impressions de
tout ce qui luy est jamais arrivé et il a même des présentimens de tout
ce qui luy arrivera: mais ces sentimens sont le plus souvent trop petits
pour estre distinguables, et pour qu'on s'en appercoive, quoyqu'ils pourroient
peutestre se developper un jour. Cette continuation et liaison de
perceptions fait le même individu reellement, mais les apperceptions
(c'est à dire lorsqu'on s'appercoit des sentimens passés) prouvent encor
une identité morale, et font paroistre l'identité reelle. La préexistence des
ames ne nous paroist pas par nos perceptions, mais si elle estoit veritable,
elle pourroit se faire connoistre un jour. Ainsi il n'est point raisonnable
que la restitution du souvenir devienne à jamais impossible, les perceptions
insensibles (dont j'ay fait voir l'usage en tant d'autres occasions importantes)
servant encor icy à en garder les semences. Feu Monsieur Henri
Morus, Theologien de l'Eglise Anglicane estoit persuadé de la préexistence,
et a ecrit pour la soutenir. Feu Monsieur Van Helmont le fils alloit plus
avant, comme je viens de le dire, et croyoit la transmigration des ames,
mais tousjours dans des corps d'une même espece de sorte que selon luy
l'ame humaine animoit tousjours un homme. Il croyoit avec quelques
Rabbins le passage de l'Ame d'Adam dans le Messie comme dans le nouvel
Adam. Et je ne scay s'il ne croyoit pas avoir esté luy même quelque ancien,
tout habile homme qu'il estoit d'ailleurs. Or si ce passage des ames
estoit veritable, au moins de la maniere possible que j'ay expliquée cy
dessus (mais qui ne paroist point vraisemblable) c'est à dire que les ames
gardant des corps subtils passassent tout d'un coup dans d'autres corps
grossiers, le même individu subsisteroit tousjours dans Nestor, dans Socrate
et dans quelque moderne, et il pourroit même faire connoistre son
identité à celuy qui penetreroit assés dans sa nature à cause des impressions
ou caractères qui y resteroient de tout ce que Nestor ou Socrate ont
fait, et que quelque genie assés penetrant y pourroit lire. Cependant si
l'homme moderne n'avoit point de moyen interne ou externe de connoistre
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ce qu'il a esté, ce seroit quant à la morale comme s'il ne l'avoit point
esté. Mais l'apparence est, que rien ne se neglige dans le monde, par
rapport même à la morale, parceque Dieu en est le Monarque dont le
gouvernement est parfait. Les ames selon mes hypotheses ne sont point
indifferentes à l'egard de quelque portion de matiere que ce soit, comme
il Vous semble; au contraire elles expriment originairement celles à qui
elles sont et doivent estre unies par ordre. Ainsi si elles passoient dans
un nouveau corps grossier ou sensible, elles garderoient tousjours l'expression
de tout ce dont elles ont en perception dans les vieux, et même
il faudroit que le nouveau corps s'en ressentit, de sorte que la continuation
individuelle aura tousjours ses marques reelles. Mais quelqu'ait esté
notre estat passé, l'effect qu'il laisse ne sauroit nous estre tousjours appercevable.
L'habile Auteur de l'Essay sur l'entendement, dont Vous aviés
épousé les sentimens, avoit remarqué (Livre 2. chap. de l'identité 27)
qu'une partie de ses suppositions ou fictions du passage des ames, prises
pour possibles, est fondée sur ce qu'on regarde communément l'esprit non
seulement comme independant de la matiere mais aussi comme indifferent
à toute sorte de matiere. Mais j'espere que ce que je Vous ay dit, Monsieur,
sur ce sujet par cy par là, servira à eclaircir ce doute, et à faire mieux
connoistre ce qui se peut naturellement. On voit par là comment les
Actions d'un ancien appartiendroient à un moderne qui auroit la même
ame, quoyqu'il ne s'en appercevroit pas. Mais si l'on venoit à la connoistre,
il s'ensuivroit encor de plus une identité personelle. Au reste une portion
de matiere
qui passe d'un corps dans un autre, ne fait point le
même individu humain, ny ce qu'on appelle Moy, mais c'est l'ame qui
le fait.]
Leibniz NEs II, 27, §14, 221-222-223