— 217 —

      §. 9. PH. Je croys de pouvoir avancer hardiment que qui de nous
verroit une creature, faite et formée comme soy même quoyqu'elle n'eût
jamais fait paroistre plus de raison qu'un chat ou un perroquet, ne laisseroit
pas de l'appeller homme; ou que s'il entendoit un perroquet discourir
raisonnablement et en philosophe, il ne l'appelleroit ou ne le croiroit que
perroquet, et qu'il diroit du premier de ces animaux que c'est un homme
grossier, lourd et destitué de raison. et du dernier que c'est un perroquet
plein d'esprit et de bon sens.
      TH. [Je serois plus du même avis sur le second point que sur le
premier, quoyqu'il y ait encor là quelque chose à dire. Peu de Theologiens
seroient assés hardis pour conclure d'abord et absolument au baptême
d'un animal de figure humaine, mais sans apparence de raison, si on le
prenoit petit dans le bois, et quelque prestre de l'Eglise Romaine diroit
peutestre conditionellement, si tu es un homme, je te baptise; car
on ne sauroit point s'il est de race humaine et si une ame raisonnable y
loge, et ce pourroit estre un Ourang-Outang, singe fort approchant de
l'exterieur de l'homme, tel que celuy dont parle Tulpius pour l'avoir vû,
et tel que celuy dont un savant Medecin a publié l'Anatomie. Il est seur
(je l'avoue) que l'homme peut devenir aussi stupide qu'un Ourang-Outang,
mais l'interieur de l'ame raisonnable y demeureroit malgré la
suspension de l'exercice de la raison, comme je l'ay expliqué cy dessus:
ainsi c'est là le point, dont on ne sauroit juger par les apparences. Quant
au second cas, rien n'empeche qu'il n'y ait des animaux raisonnables d'une
espece differente de la nostre, comme ces habitans du royaume poetique
des oiseaux dans le soleil, ou un perroquet venu de ce monde après sa
mort, sauva la vie au voyageur, qui luy avoit fait du bien icy bas. Cependant
si comme il arrive dans le pays des Fées ou de la mere l'oye, un
perroquet fût quelque fille de Roy transformée et se fit connoistre pour
telle en parlant, sans doute le pere et la mere le caresseroient comme leur
— 218 —
fille et la croiroient avoir, quoyque cachée sous cette forme etrangere.Je
ne m'opposerois pourtant point à celuy, qui diroit que dans l'Ane d'or il
est demeuré tant le soy ou l'individu, à cause du même esprit immateriel,
que Lucius ou la personne, à cause de l'apperception de ce moy, mais
que ce n'est plus un homme; comme en effect il semble qu'il faut adjouter
quelque chose de la figure et constitution du corps à la definition de l'homme,
lorsqu'on dit qu'il est un animal raisonnable, autrement les Genies selon
moy seroient aussi des hommes.]
Leibniz NEs II, 27, §9, 217-218