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      §. 6. PH. Cela monstre encor en quoy consiste l'identité du même
homme, savoir en cela seul qu'il jouit de la même vie, continue par des
particules de matière, qui sont dans un flux perpetuel, mais qui dans cette
succession sont vitalement unies au même corps organisé.
      TH. [Cela se peut entendre dans mon sens. En effect le corps organisé
n'est pas le même au delà d'un moment; il n'est qu'equivalent. Et
si on ne se rapporte point à l'ame, il n'y aura point la même vie ny union
vitale non plus. Ainsi cette identité ne seroit qu'apparente.]
      PH. Quiconque attachera l'identité de l'homme à quelque autre
chose, qu'à un corps bien organisé dans un certain instant et qui dès lors
continue dans cette organisation vitale par une succession de diverses
particules de Matiere, qui luy sont unies, aura de la peine à faire qu'un
embryon et un homme àgé, un fou et un sage soit le même homme, sans
qu'il s'en suive de cette supposition, qu'il est possible que Seth, Ismael,
Socrate, Pilate, S. Augustin sont un seul et même homme....Ce qui s'accorderoit
encor plus mal avec les notions de ces philosophies, qui reconnoissoient
la transmigration et croyoient que les ames des hommes peuvent
estre envoyées pour punition de leur dereglemens dans les corps des bestes;
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car je ne croy pas qu'une personne qui seroit asseurée que l'ame d'Heliogabale
existoit dans un pourceau, voulut dire, que ce pourceau estoit un
homme, et le même homme qu'Heliogabale.
      TH. [Il y a icy question de nom, et question de chose. Quant à la
chose, l'identité d'une même Substance individuelle ne peut estre maintenue
que par la conservation de la même ame, car le corps est dans un flux
continuel, et l'ame n'habite pas dans certains atomes affectés à elle, ny
dans un petit os indomtable, tel que le Luz des Rabbins. Cependant il
n'y a point de transmigration par laquelle l'ame quitte entierement
son corps et passe dans un autre. Elle garde tousjours, même dans la
mort, un corps organisé, partie du precedent, quoyque ce qu'elle garde
soit tousjours sujet à se dissiper insensiblement et à se reparer et même
à souffrir en certain temps un grand changement. Ainsi au lieu d'une
transmigration de l'ame il y a transformation, enveloppement ou developpement,
et enfin fluxion du corps de cette ame. Monsieur van Helmont le
fils croyoit que les ames passent de corps en corps, mais tousjours dans
leur espece, en sorte qu'il y aura tousjours le même nombre d'ames d'une
même espece, et par consequent le même nombre d'homme et de loups,
et que les loups, s'ils ont esté diminués et extirpés en Angleterre, devoient
s'augmenter d'autant ailleurs. Certaines meditations publiées en France
sembloient y aller aussi. Si la transmigration n'est point prise à la rigueur,
c'est à dire si quelqu'un croyoit que les ames demeurant dans le même
corps subtil changent seulement de corps grossier, elle seroit possible,
même jusqu'au passage de la même ame dans un corps de differente espece
à la facon des Bramines et des Pythagoriciens. Mais tout ce qui est possible
n'est point conforme pour cela à l'ordre des choses. Cependant la
question, si en cas qu'une telle transmigration fût véritable, Cain, Cham
et Ismael, supposé qu'ils eussent la même ame suivant les Rabbins, meritassent
d'estre appellés le même homme, n'est que de nom; et j'ay vû que
le celebre Auteur dont Vous avés soutenu les opinions, le reconnoist et
l'explique fort bien (dans le dernier paragraphe de ce chapitre)...
L'identité de Substance y seroit, mais en cas qu'il n'y eût point de connexion
de souvenance entre les differens personnages, que la même ame
feroit, il n'y auroit pas assés d'identité morale pour dire que ce seroit
une même personne. Et si Dieu vouloit que l'ame humaine allât
dans un corps de pourceau oubliant l'homme et n'y exerçant point d'actes
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raisonnables, elle ne constitueroit point un homme. Mais si dans le corps
de la beste, elle avoit les pensées d'un homme, et même de l'homme qu'elle
animoit avant le changement, comme l'âne d'or d'Apulée, quelqu'un ne
feroit peutestre point de difficulté de dire que le même Lucius, venu en
Thessalie pour voir ses amis, demeure sous la peau de l'âne, où Photis
l'avoit mis malgré elle, et se promena de maistre à maistre, jusqu'à ce
que les roses mangées le rendirent à sa forme naturelle.]
Leibniz NEs II, 27, §6, 215-216-217