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      §. 36. PH. L'inquietude presente, qui nous presse, opere seule sur
la volonté et la determine naturellement en veue de ce bonheur, auquel
nous tendons tous dans toutes nos actions, parceque chacun regarde la
douleur et l' uneasiness (c'est à dire l'inquietude ou plustost l'incommodité,
qui fait que nous ne sommes pas à nostre aise) comme des choses
incompatibles avec la felicité. Une petite douleur suffit pour corrompre
tous les plaisirs dont nous jouissons. Par consequent ce qui determine
incessament le choix de nostre volonté à l'action suivante sera tousjours
l'eloignement de la douleur, tandisque nous en sentons quelque atteinte,
cet eloignement estant le premier degré vers le bonheur.
      Th. Si vous prenés vostre uneasiness ou Inquietude pour un
veritable deplaisir, en ce sens je n'accorde point qu'il soit le seul aiguillon.
Ce sont le plus souvent ces petites perceptions insensibles, qu'on pourroit
appeller des douleurs inapperceptibles, si la notion de la douleur ne
renfermoit l'apperception. Ces petites impulsions consistent à se delivrer
continuellement des petits empechemens, à quoy nostre nature travaille
sans qu'on y pense. C'est en quoy consiste veritablement cette inquietude
qu'on sent sans la connoistre, qui nous fait agir dans les passions
aussi bien que lorsque nous paroissons les plus tranquilles, car nous ne
sommes jamais sans quelque action et mouvement, qui ne vient que de ce
que la nature travaille tousjours à se mettre mieux à son aise. Et c'est
ce qui nous determine aussi avant toute consultation dans les cas qui
nous paroissent les plus indifferens
, parceque nous ne sommes
jamais parfaitement en balance et ne saurions estre mi-partis exactement
entre deux cas. Or si ces elemens de la douleur (qui degenerent en
douleur ou deplaisir veritable quelquesfois, lorsqu'ils croissent trop) estoient
des vrayes douleurs, nous serions tousjours miserables, en poursuivant le
bien que nous cherchons avec inquietude et ardeur. Mais c'est tout le
contraire, et comme j'ay dit déja cy dessus ( §. 6. du chapitre precedent),
l'amas de ces petits succès continuels de la nature qui se met de plus en
plus à son aise, en tendant au bien et jouissant de son image, ou diminuant
le sentiment de la douleur, est déja un plaisir considerable et vaut
souvent mieux que la jouissance même du bien; et bien loin qu'on
doive regarder cette inquietude comme une chose incompatible

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avec la felicité, je trouve que l'inquietude est essentielle à la felicité
des creatures, laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession qui
les rendroit insensibles et comme stupides, mais dans un progres continuel
et non interrompu à des plus grands biens, qui ne peut manquer d'estre
accompagné d'un desir ou du moins d'une inquietude continuelle, mais
telle que je viens d'expliquer, qui ne va pas jusqu'à incommoder, mais
qui se borne à ces elemens ou rudimens de la douleur, inapperceptibles
à part, lesquels ne laissent pas d'estre suffisans pour servir d'aiguillon
et pour exciter la volonté; comme fait l'appetit dans un homme
qui se porte bien, lorsqu'il ne va pas jusqu'à cette incommodité, qui nous
rend impatiens et nous tourmente par un trop grand attachement à l'idée
de ce qui nous manque. Ces appetitions, petites ou grandes, sont ce
qui s'appelle dans les écoles motus primo primi et ce sont veritablement
les premiers pas que la nature nous fait faire, non pas tant vers le
bonheur que vers la joye, car on n'y regarde que le présent: mais l'experience
et la raison apprennent à regler ces appetitions et à les moderer
pour qu'elles puissent conduire au bonheur. J'en ay déja dit quelque chose
(Livre 1. chap. 2. §. 3). Les appetitions sont comme la tendence de la
pierre qui va de plus droit mais non pas tousjours le meilleur chemin
vers le centre de la terre, ne pouvant pas prevoir qu'elle rencontrera des
rochers ou elle se brisera, au lieu qu'elle se seroit approchée d'avantage
de son but, si elle avoit eu l'esprit et le moyen de se detourner. C'est
ainsi qu'allant droit vers le present plaisir nous tombons quelques fois
dans le precipice de la misere. C'est pourquoy la raison y oppose les
images des plus grands biens ou maux à venir et une ferme resolution et
habitude de penser, avant que de faire, et puis de suivre ce qui aura esté
reconnu le meilleur, lors même que les raisons sensibles de nos conclusions
ne nous seront plus presentes dans l'esprit et ne consisteront presque
plus qu'en images foibles ou même dans les pensées sourdes que
donnent les mots ou signes destitués d'une explication actuelle, de sorte
que tout consiste dans le pensés y bien et dans le memento ; le premier
pour se faire des loix, et le second pour les suivre lors même qu'on
ne pense pas a la raison qui les a fait naistre. Il est pourtant bon d'y
penser le plus qu'il se peut, pour avoir l'ame remplie d'une joye raisonnable
et d'un plaisir accompagné de lumière.]
Leibniz NEs II, 21, §36, 174-175