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      §. 5. PH. Nous trouvons en nous mêmes la puissance de commencer ou
de ne pas commencer, de continuer ou de terminer plusieurs actions de
nostre ame et plusieurs mouvemens de nostre corps, et cela simplement
par une pensée ou un choix de nostre esprit, qui determine et commande
pour ainsi dire, qu'une telle action particulière soit faite ou ne soit pas
faite. Cette puissance est ce que nous appellons Volonté. L'usage actuel
de cette puissance se nomme Volition, la cessation ou la production de
l'action, qui suit d'un tel commandement de l'ame, s'appelle volontaire,
et toute action qui est faite sans une telle direction de l'ame, se nomme
involontaire.
      TH. [Je trouve tout cela fort bon et juste. Cependant pour parler
plus rondement et pour aller peutestre un peu plus avant, je diray que
la Volition est l'effort ou la tendance ( conatus ) vers ce qu'on trouve
bon et contre ce qu'on trouve mauvais, ensorte que cette tendance resulte
immediatement de l'apperception qu'on en a. Et le corollaire de cette definition
est cet Axiome celebre: que du vouloir et pouvoir joints ensemble,
suit l'action, puisque de toute tendance suit l'action lorsqu'elle n'est point
empechée. Ainsi non seulement les actions interieures volontaires de nostre
esprit suivent de ce conatus , mais encor les extérieures, c'est à dire les
mouvemens volontaires de nostre corps, en vertu de l'union de l'ame et
du corps, dont j'ay donné ailleurs la raison. Il y a encor des efforts qui
resultent des perceptions insensibles, dont on ne s'apperçoit pas, que j'aime
mieux appeller appetitions que volitions (quoyqu'il y ait aussi des
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appetitions apperceptibles), car on n'appelle actions volontaires que celles
dont on peut s'appercevoir et sur lesquelles nostre reflexion peut tomber
lorsqu'elles suivent de la consideration du bien et du mal.]
      PH. La puissance d'appercevoir est ce que nous appellons entendement:
il y a la perception des idées, la perception de la signification
des signes et enfin la perception de la convenance ou disconvenance, qu'il
y a entre quelques-unes de nos idées.
      TH. [Nous nous appercevons de bien des choses en nous et hors de
nous, que nous n'entendons pas, et nous les entendons, quand nous
en avons des idées distinctes, avec le pouvoir de reflechir et d'en tirer
des verités necessaires. C'est pourquoy les bestes n'ont point d'entendement,
au moins dans ce sens, quoyqu'elles ayent la faculté de s'appercevoir
des impressions plus remarquables et plus distinguées, comme le sanglier
s'appercoit d'une personne qui luy crie et va droit à cette personne, dont
il n'avoit eu déja auparavant qu'une perception nue, mais confuse comme
de tous les autres objets, qui tomboient sous ses yeux, et dont les rayons
frappoient son cristallin. Ainsi dans mon sens l'entendement repond
à ce qui chez les Latins est appellé intellectus, et l'exercice de cette
faculté s'appelle intellection, qui est une perception distincte jointe à
la faculté de reflechir, qui n'est pas dans les bestes. Toute perception
jointe à cette faculté est une pensée, que je n'accorde pas aux bestes
non plus que l'entendement, de sorte qu'on peut dire, que l'intellection a
lieu lorsque la pensée est distincte. Au reste la perception de la signification
des signes ne merite pas d'estre distinguée icy de la perception des
idées signifiées.]
Leibniz NEs II, 21, §5, 158-159