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      Toutesfois i'ay icy à considerer que ie suis homme, et par consequent
que i'ay coûtume de dormir et de me representer en mes
songes les mesmes choses, ou quelquefois de moins vray-semblables,
que ces insensez, lors qu'ils veillent. Combien de fois
m'est-il arrivé de songer, la nuit, que i'estois en ce lieu, que i'estois
habillé, que i'estois auprés du feu, quoy que ie fusse tout nud dedans
mon lict? Il me semble bien à present que ce n'est point avec
des yeux endormis que ie regarde ce papier; que cette teste que ie
remuë n'est point assoupie; que c'est avec dessein et de propos
deliberé que i'estens cette main, et que ie la sens: ce qui arrive
dans le sommeil ne semble point si clair ny si distinct que tout cecy.
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Mais, en y pensant soigneusement, ie me ressouviens d'avoir esté
Souvent trompé, lors que ie dormois, par de semblables illusions.
Et m'arrestant sur cette pensée, ie voy si manifestement qu'il n'y a
point d'indices concluans, ny de marques assez certaines par où
l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que
i'en suis tout estonné; et mon estonnement est tel, qu'il est presque
capable de me persuader que ie dors.
Descartes Meds 14-15