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Mais
vous avez tousjours vescu d'une façon si contraire à cela,
qu'on a sujet de se persuader que vous ne voudriez pas
mesme recevoir aucune ayde d'autruy, encore qu'on vous
l'offriroit; et neantmoins vous pretendez que la posterité
vous excusera, de ce que vous ne voulez plus travailler pour
elle, sur ce que vous supposez que cette ayde vous y est
necessaire, et que vous ne la pouvez obtenir. Ce qui me
donne sujet de penser, non seulement que vous estes trop
negligent, mais peut estre aussi que vous n'avez pas assez

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de courage pour esperer de parachever ce que ceux qui ont
leu vos escrits attendent de vous; et que neantmoins vous
estes assez vain pour vouloir persuader à ceux qui viendront
apres nous, que vous n'y avez point manqué par
vostre faute, mais pource qu'on n'a pas reconnu vostre
vertu comme on devoit, et qu'on a refusé de vous assister
en vos desseins. En quoy je voy que vostre ambition trouve
son compte, à cause que ceux qui verront vos escrits à
l'avenir, jugeront, par ce que vous avez publié il y a plus
de douze ans, que vous aviez trouvé des ce temps la tout ce
qui a jusques à present esté vû de vous, et que ce qui vous
reste à inventer, touchant la Physique, est moins difficile
que ce que vous en avez desja expliqué: en sorte que vous
auriez pû depuis nous donner tout ce qu'on peut attendre
du raisonnement humain pour la Medecine, et les autres
usages de la vie, si vous aviez eu la commodité de faire les
experiences requises à cela; et mesme que vous n'avez pas
sans doute laissé d'en trouver une grande partie, mais
qu'une juste indignation contre l'ingratitude des hommes
vous a empesché de leur faire part de vos inventions. Ainsi
vous pensez que desormais, en vous reposant, vous pourrez
acquerir autant de reputation que si vous travailliez beaucoup;
et mesme peut estre un peu davantage, à cause
qu'ordinairement le bien qu'on possede est moins estimé
que celuy qu'on desire, ou bien qu'on regrete. Mais je
vous veux oster le moyen d'acquerir ainsi de la reputation
sans la meriter: et bien que je ne doute pas que vous ne
sçachiez ce qu'il faudroit que vous eussiez fait, si vous
aviez voulu estre aydé par le public, je le veux neantmoins
icy escrire; et mesme je feray imprimer cette lettre, affin
que vous ne puissiez pretendre de l'ignorer, et que, si vous

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manquez cy apres à nous satisfaire, vous ne puissiez plus
vous excuser sur le siecle. Sçachez donc que ce n'est pas
assez, pour obtenir quelque chose du public, que d'en avoir
touché un mot en passant, en la preface d'un livre, sans
dire expressement que vous la desirez et l'attendez, ny
expliquer les raisons qui peuvent prouver, non seulement
que vous la meritez, mais aussi qu'on a tres grand interest
de vous l'accorder, et qu'on en doit attendre beaucoup de
profit. On est accoustumé de voir, que tous ceux qui s'imaginent
qu'ils valent quelque chose, en font tant de bruit,
et demandent avec tant d'importunité ce qu'ils pretendent,
et promettent tant au dela de ce qu'ils peuvent, que lors
que quelcun ne parle de soy qu'avec modestie, et qu'il ne
requert rien de personne, ny ne promet rien avec assurance,
quelque preuve qu'il donne d'ailleurs de ce qu'il
peut, on n'y fait pas de reflexion, et on ne pense aucunement
à luy.
Descartes Pas 303-304-305