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article CLIV.
Qu'elle empesche qu'on ne mesprise les autres.
Ceux qui ont cette connoissance et ce sentiment
d'eux mesmes, se persuadent facilement que chacun
des autres hommes les peut aussi avoir de soy, pource
qu'il n'y a rien en cela qui depende d'autruy. C'est
pourquoy ils ne mesprisent jamais personne; et bien
qu'ils voyent souvent que les autres commettent des
fautes, qui font paroistre leur foiblesse, ils sont toutefois
plus enclins à les excuser qu'à les blasmer, et à
croire que c'est plustost par manque de connoissance,
que par manque de bonne volonté, qu'ils les commettent.
Et comme ils ne pensent point estre de beaucoup
inferieurs à ceux qui ont plus de biens, ou
d'honneurs, ou mesme qui ont plus d'esprit, plus de
sçavoir, plus de beauté, ou generalement qui les surpassent
en quelques autres perfections: aussi ne s'estiment
ils point beaucoup au dessus de ceux qu'ils surpassent,
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à cause que toutes ces choses leur semblent
estre fort peu considerables, à comparaison de la
bonne volonté pour laquelle seule ils s'estiment, et
laquelle ils supposent aussi estre, ou du moins pouvoir
estre, en chacun des autres hommes.
Descartes Pas 446-447