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article CXLVII.
Des Emotions interieures de l'ame.
I'adjousteray seulement encore icy une consideration,
qui me semble beaucoup servir pour nous empescher
de recevoir aucune incommodité des Passions:
c'est que nostre bien et nostre mal depend principalement
des emotions interieures, qui ne sont excitées
en l'ame que par l'ame mesme; en quoy elles different
de ces Passions, qui dependent tousjours de quelque
mouvement des esprits. Et bien que ces emotions de
l'ame soient souvent jointes avec les passions qui leur

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sont semblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer
avec d'autres, et mesme naistre de celles qui
leur sont contraires. Par exemple, lors qu'un mary
pleure sa femme morte, laquelle (ainsi qu'il arrive
quelquefois) il seroit fasché de voir resuscitée: il se
peut faire que son coeur est serré par la Tristesse, que
l'appareil des funerailles, et l'absence d'une personne
à la conversation de laquelle il estoit accoustumé,
excitent en luy; et il se peut faire que quelques
restes d'amour ou de pitié, qui se presentent à son
imagination, tirent de veritables larmes de ses yeux,
nonobstant qu'il sente cependant une Ioye secrete dans
le plus interieur de son ame; l'emotion de laquelle a
tant de pouvoir, que la Tristesse et les larmes qui l'accompagnent
ne peuvent rien diminuër de sa force. Et
lors que nous lisons des avantures estranges dans un
livre, ou que nous les voyons representer sur un theatre,
cela excite quelquefois en nous la Tristesse, quelquefois
la Ioye, ou l'Amour, ou la Haine, et generalement
toutes les Passions, selon la diversité des objets
qui s'offrent à nostre imagination; mais avec cela
nous avons du plaisir, de les sentir exciter en nous, et
ce plaisir est une Ioye intellectuelle, qui peut aussi bien
naistre de la Tristesse, que de toutes les autres Passions.

Descartes Pas 440-441