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article CXXXVII.
De l'usage des cinq Passions icy expliquées en tant
qu'elles se rapportent au corps.
Apres avoir donné les definitions de l'Amour, de
la Haine, du Desir, de la Ioye, de la Tristesse; et traité
de tous les mouvemens corporels qui les causent ou
les accompagnent, nous n'avons plus icy à considerer

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que leur usage. Touchant quoy il est à remarquer que,
selon l'institution de la Nature, elles se rapportent
toutes au corps, et ne sont données à l'ame qu'entant
qu'elle est jointe avec luy: en sorte que leur usage
naturel est d'inciter l'ame à consentir et contribuer
aux actions qui peuvent servir à conserver le corps, ou
à le rendre en quelque façon plus parfait. Et en ce
sens, la Tristesse et la Ioye sont les deux premieres
qui sont employées. Car l'ame n'est immediatement
avertie des choses qui nuisent au corps, que par le
sentiment qu'elle a de la douleur, lequel produit en
elle premierement la passion de la Tristesse, puis
en suite la Haine de ce qui cause cette douleur, et en
troisiesme lieu le Desir de s'en delivrer. Comme aussi
l'ame n'est immediatement avertie des choses utiles au
corps, que par quelque sorte de chatoüillement, qui
excitant en elle de la Ioye, fait ensuite naistre l'amour
de ce qu'on croit en estre la cause, et en fin le desir
d'acquerir ce qui peut faire qu'on continuë en cette
Ioye, ou bien qu'on joüisse encore apres d'une semblable.
Ce qui fait voir qu'elles sont toutes cinq
tres-utiles au regard du corps; et mesme, que la
Tristesse est en quelque façon premiere et plus necessaire
que la Ioye, et la Haine que l'Amour: à cause
qu'il importe davantage de repousser les choses qui
nuisent et peuvent destruire, que d'acquerir celles qui
adjoustent quelque perfection sans laquelle on peut
subsister.
Descartes Pas 429-430