— 398 —
article XCIV.
Comment ces passions sont excitées par des biens et des
maux qui ne regardent que le corps: et en quoy consiste
le chatoüillement et la douleur.
Ainsi lors qu'on est en pleine santé, et que le temps
est plus serain que de coustume, on sent en soy une
gayeté qui ne vient d'aucune fonction de l'entendement,
mais seulement des impressions que le mouvement

— 399 —
des esprits fait dans le cerveau. Et on se sent
triste en mesme façon, lors que le corps est indisposé,
encore qu'on ne sçache point qu'il le soit. Ainsi le chatoüillement
des sens est suivy de si pres par la Ioye,
et la douleur par la Tristesse, que la pluspart des
hommes ne les distinguent point. Toutefois ils different
si fort, qu'on peut quelquefois souffrir des douleurs
avec Ioye, et recevoir des chatoüillemens qui
déplaisent. Mais la cause qui fait que, pour l'ordinaire,
la Ioye suit du chatoüillement, est que tout ce
qu'on nomme chatoüillement ou sentiment agreable,
consiste en ce que les objets des sens excitent quelque
mouvement dans les nerfs, qui seroit capable de leur
nuire s'ils n'avoient pas assez de force pour luy resister,
ou que le corps ne fust pas bien disposé. Ce qui fait
une impression dans le cerveau, laquelle estant instituée
de la Nature pour témoigner cette bonne disposition
et cette force, la represente à l'ame comme un
bien qui luy apartient, entant qu'elle est unie avec le
corps, et ainsi excite en elle la Ioye. C'est presque la
mesme raison qui fait qu'on prend naturellement
plaisir à se sentir émouvoir à toutes sortes de Passions,
mesme à la Tristesse et à la Haine, lors que ces
passions ne sont causées que par les avantures
estranges qu'on voit representer sur un theatre, ou par
d'autres pareils sujets, qui, ne pouvant nous nuire en
aucune façon, semblent chatoüiller nostre ame en la
touchant. Et la cause qui fait que la douleur produit
ordinairement la Tristesse, est que le sentiment qu'on
nomme douleur vient tousjours de quelque action si
violente qu'elle offense les nerfs: en sorte qu'estant

— 400 —
institué de la nature pour signifier à l'ame le dommage
que reçoit le corps par cette action, et sa foiblesse en
ce qu'il ne luy a pû resister, il luy represente l'un et
l'autre comme des maux qui luy sont tousjours desagreables,
excepté lors qu'ils causent quelques biens
qu'elle estime plus qu'eux.

Descartes Pas 398-399-400