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article XC.
Quel est celuy qui naist de l'Agréement.
Au contraire, l'Agréement est particulierement
institué de la Nature pour representer la jouïssance de
ce qui agrée, comme le plus grand de tous les biens
qui apartienent à l'homme: ce qui fait qu'on desire
tres-ardemment cette jouïssance. Il est vray qu'il y a
diverses sortes d'Agréemens, et que les Desirs qui en
naissent ne sont pas tous egalement puissans. Car, par
exemple, la beauté des fleurs nous incite seulement à
les regarder, et celle des fruits à les manger. Mais le
principal est celuy qui vient des perfections qu'on imagine
en une personne, qu'on pense pouvoir devenir
un autre soy-mesme: car avec la difference du sexe,
que la Nature a mise dans les hommes, ainsi que
dans les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines
impressions dans le cerveau, qui font qu'en certain
âge et en certain temps on se considere comme
defectueux, et comme si on n'estoit que la moitié d'un
tout, dont une personne de l'autre sexe doit estre
l'autre moitié: en sorte que l'acquisition de cete

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moitié est confusement representée par la Nature,
comme le plus grand de tous les biens imaginables.
Et encore qu'on voye plusieurs personnes de cet autre
sexe, on n'en souhaite pas pour cela plusieurs en
mesme temps, d'autant que la Nature ne fait point
imaginer qu'on ait besoin de plus d'une moitié. Mais
lors qu'on remarque quelque chose en une, qui agrée
davantage que ce qu'on remarque au mesme temps
dans les autres, cela determine l'ame à sentir pour
celle là seule toute l'inclination que la Nature luy
donne à rechercher le bien, qu'elle luy represente
comme le plus grand qu'on puisse posseder. Et cette
inclination ou ce Desir qui naist ainsi de l'Agréement,
est appellé du nom d'Amour, plus ordinairement que
la passion d'Amour qui a cy dessus esté descrite. Aussi
a-t'il de plus estranges effects, et c'est luy qui sert de
principale matiere aux faiseurs de Romans et aux
Poëtes.

Descartes Pas 395-396