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article LXXXVII.
Que c'est une passion qui n'a point de contraire.
Ie sçay bien que communement dans l'Escole on
oppose la passion qui tend à la recherche du bien,
laquelle seule on nomme Desir, à celle qui tend à la
fuite du mal, laquelle on nomme Aversion. Mais d'autant
qu'il n'y a aucun bien, dont la privation ne soit
un mal, ny aucun mal, consideré comme une chose
positive, dont la privation ne soit un bien; et qu'en
recherchant, par exemple, les richesses on fuit necessairement
la pauvreté, en fuyant les maladies on
recherche la santé, et ainsi des autres: il me semble
que c'est tousjours un mesme mouvement qui porte
à la recherche du bien, et ensemble à la fuite du mal
qui luy est contraire. I'y remarque seulement cette
difference, que le Desir qu'on a, lors qu'on tend vers
quelque bien, est accompagné d'Amour, et en suite
d'Esperance et de Ioye; au lieu que le mesme Desir,
lors qu'on tend à s'éloigner du mal contraire à ce
bien, est accompagné de Haine, de Crainte et de Tristesse:
ce qui est cause qu'on le juge contraire à soy
mesme. Mais si on veut le considerer lors qu'il se
raporte également en mesme temps à quelque bien
pour le rechercher, et au mal opposé pour l'eviter, on
peut voir tres-evidemment, que ce n'est qu'une seule
passion qui fait l'un et l'autre.
Descartes Pas 393