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article LXXXII.
Comment des passions fort differentes convienent
en ce qu'elles participent de l'Amour.
Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'especes
d'Amour, qu'il y a de divers objets qu'on peut
aymer. Car, par exemple, encore que les passions qu'un
ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent,

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un yvrongne pour le vin, un brutal pour une
femme qu'il veut violer, un homme d'honneur pour
son ami ou pour sa maistresse, et un bon pere pour ses
enfans, soient bien differentes entre elles: toutefois,
en ce qu'elles participent de l'Amour, elles sont semblables.
Mais les quatre premiers n'ont de l'Amour
que pour la possession des objets ausquels se rapporte
leur passion, et n'en ont point pour les objets mesmes,
pour lesquels ils ont seulement du desir, meslé avec
d'autres passions particulieres. Au lieu que l'Amour
qu'un bon pere a pour ses enfans, est si pure, qu'il ne
desire rien avoir d'eux, et ne veut point les posseder
autrement qu'il fait, ny estre joint à eux plus estroitement
qu'il est deja; mais, les considerant comme
d'autres soy-mesme, il recherche leur bien comme le
sien propre, ou mesme avec plus de soin, pource que,
se representant que luy et eux font un tout, dont il
n'est pas la meilleure partie, il prefere souvent leurs
interests aux siens, et ne craint pas de se perdre pour
les sauver. L'affection que les gens d'honneur ont pour
leurs amis est de cette nature, bien qu'elle soit rarement
si parfaite; et celle qu'ils ont pour leur maistresse,
en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu
de l'autrea.

Descartes Pas 388-389