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article LXXII.
En quoy consiste la force de l'Admiration.
Ce qui n'empesche pas qu'elle n'ait beaucoup de
force, à cause de la surprise, c'est à dire, de l'arrivement
subit et inopiné de l'impression qui change le
mouvement des esprits; laquelle surprise est propre et
particuliere à cette passion: en sorte que lors qu'elle

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se rencontre en d'autres, comme elle a coustume de
se rencontrer presque en toutes et de les augmenter,
c'est que l'admiration est jointe avec elles. Et sa force
depend de deux choses, à sçavoir, de la nouveauté, et
de ce que le mouvement qu'elle cause a des son commencement
toute sa force. Car il est certain qu'un tel
mouvement a plus d'effect que ceux qui, estant foibles
d'abord, et ne croissant que peu à peu, peuvent aysement
estre detournez. Il est certain aussi que les objets
des sens qui sont nouveaux, touchent le cerveau en
certaines parties ausquelles il n'a point coustume
d'estre touché, et que ces parties estant plus tendres
ou moins fermes que celles qu'une agitation frequente
a endurcies, cela augmente l'effect des mouvemens
qu'ils y excitent. Ce qu'on ne trouvera pas incroyable,
si on considere que c'est une pareille raison qui
fait que les plantes de nos pieds, estant accoustumées
à un attouchement assez rude par la pesanteur du corps
qu'elles portent, nous ne sentons que fort peu cet
attouchement quand nous marchons; au lieu qu'un
autre beaucoup moindre et plus doux, dont on les
chatoüille, nous est presque insupportable, à cause seulement
qu'il ne nous est pas ordinaire.

Descartes Pas 381-382