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article XLVII.
En quoy consistent les combats qu'on a coustume d'imaginer
entre la partie inferieure et la superieure de l'ame.
Et ce n'est qu'en la repugnance, qui est entre les
mouvemens que le corps par ses esprits, et l'ame par
sa volonté, tendent à exciter en mesme temps dans la
glande, que consistent tous les combats qu'on a coustume
d'imaginer entre la partie inferieure de l'ame,
qu'on nomme sensitive, et la superieure qui est raisonnable,
ou bien entre les appetits naturels et la
volonté. Car il n'y a en nous qu'une seule ame, et cette
ame n'a en soy aucune diversité de parties: la mesme
qui est sensitive, est raisonnable, et tous ses appetits
sont des volontez. L'erreur qu'on a commise en luy
faisant jouër divers personages, qui sont ordinairement
contraires les uns aux autres, ne vient que de
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ce qu'on n'a pas bien distingué ses fonctions d'avec
celles du corps, auquel seul on doit attribuër tout ce
qui peut estre remarqué en nous qui repugne à nostre
raison. En sorte qu'il n'y a point en cecy d'autre combat,
sinon que la petite glande qui est au milieu du
cerveau, pouvant estre poussée d'un costé par l'ame, et
de l'autre par les esprits animaux, qui ne sont que des
corps ainsi que j'ay dit cy dessusa, il arrive souvent que
ces deux impulsions sont contraires, et que la plus
forte empesche l'effect de l'autre. Or on peut distinguer
deux sortes de mouvemens, excitez par les esprits
dans la glande: les uns representent à l'ame les objets
qui meuvent les sens, ou les impressions qui se rencontrent
dans le cerveau, et ne font aucun effort sur
sa volonté; les autres y font quelque effort, à sçavoir
ceux qui causent les passions ou les mouvemens du
corps qui les accompagnent. Et pour les premiers,
encore qu'ils empeschent souvent les actions de l'ame,
ou bien qu'ils soyent empeschés par elles: toutefois,
à cause qu'ils ne sont pas directement contraires, on
n'y remarque point de combat. On en remarque seulement
entre les derniers et les volontez qui leur repugnent:
par exemple, entre l'effort dont les esprits
poussent la glande pour causer en l'ame le desir de
quelque chose, et celuy dont l'ame la repousse par la
volonté qu'elle a de fuïr la mesme chose. Et ce qui
fait principalement paroistre ce combat, c'est que la
volonté n'ayant pas le pouvoir d'exciter directement
les passions, ainsi qu'il a deja esté ditb, elle est contrainte
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d'user d'industrie, et de s'appliquer à considerer
successivement diverses choses, dont s'il arrive
que l'une ait la force de changer pour un moment le
cours des esprits, il peut arriver que celle qui suit ne
l'a pas, et qu'ils le reprenent aussitost apres, à cause
que la disposition qui a precedé dans les nerfs, dans le
coeur et dans le sang, n'est pas changée: ce qui fait
que l'ame se sent poussée presque en mesme temps à
desirer et ne desirer pas une mesme chose. Et c'est de
la qu'on a pris occasion d'imaginer en elle deux puissances
qui se combatent. Toutefois on peut encore
concevoir quelque combat, en ce que souvent la mesme
cause, qui excite en l'ame quelque passion, excite aussi
certains mouvemens dans le corps, ausquels l'ame
ne contribuë point, et lesquels elle areste ou tasche
d'arester sitost qu'elle les aperçoit: comme on
esprouve, lors que ce qui excite la peur, fait aussi
que les esprits entrent dans les muscles qui servent à
remüer les jambes pour fuïr, et que la volonté qu'on
a d'estre hardy les arreste.
Descartes Pas 364-365-366