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article XLVI.
Quelle est la raison qui empesche que l'ame ne puisse
entierement disposer de ses passions.
Et il y a une raison particuliere qui empesche l'ame
de pouvoir promptement changer ou arrester ses passions,
laquelle m'a donné sujet de mettre cy dessus en
leur definitiona, qu'elles sont non seulement causées,
mais aussi entretenuës et fortifiées, par quelque mouvement
particulier des esprits. Cette raison est, qu'elles
sont presque toutes accompagnées de quelque émotion
qui se fait dans le coeur, et par consequent aussi
en tout le sang et les esprits, en sorte que, jusques à
ce que cette émotion ait cessé, elles demeurent presentes
à nostre pensée en mesme façon que les objets
sensibles y sont presens, pendant qu'ils agissent contre
les organes de nos sens. Et comme l'ame, en se rendant
fort attentive à quelque autre chose, peut s'empescher
d'ouïr un petit bruit, ou de sentir une petite
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douleur, mais ne peut s'empescher en mesme façon
d'ouïr le tonnerre, ou de sentir le feu qui brusle la
main: ainsi elle peut aysement surmonter les moindres
passions, mais non pas les plus violentes et les plus
fortes, sinon apres que l'émotion du sang et des esprits
est appaisée. Le plus que la volonté puisse faire, pendant
que cette émotion est en sa vigeur, c'est de ne pas
consentir à ses effects, et de retenir plusieurs des mouvemens
ausquels elle dispose le corps. Par exemple, si
la colere fait lever la main pour fraper, la volonté peut
ordinairement la retenir; si la peur incite les jambes
à fuïr, la volonté les peut arester, et ainsi des autres.
Descartes Pas 363-364