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      Et certes cette consideration me sert beaucoup, non seulement
pour reconnoistre toutes les erreurs ausquelles ma nature est sujette,
mais aussi pour les eviter, ou pour les corriger plus facilement:
car sçachant que tous mes sens me signifient plus ordinairement le
vray que le faux, touchant les choses qui regardent les commoditez
ou incommoditez du corps, et pouvant presque tousiours me servir
de plusieurs d'entre eux pour examiner une mesme chose, et outre
cela, pouvant user de ma memoire pour lier et ioindre les connaissances
presentes aux passées, et de mon entendement qui a desia
découvert toutes les causes de mes erreurs, ie ne dois plus craindre
desormais qu'il se rencontre de la fausseté dans les choses qui me
sont le plus ordinairement representées par mes sens. Et ie dois
rejetter tous les doutes de ces iours passez, comme hyperboliques
et ridicules, particulierement cette incertitude si generale touchant
le sommeil, que ie ne pouvois distinguer de la veille: car à present
i'y rencontre une tres-notable difference, en ce que nostre memoire
ne peut iamais lier et ioindre nos songes les uns aux autres et avec
toute la suitte de nostre vie, ainsi qu'elle a de coustume de ioindre
les choses qui nous arrivent estant éveillés. Et, en effcet, si quelqu'un
lorsque ie veille, m'apparoissoit tout soudain et disparoissoit
de mesme, comme font les images que ie voy en dormant, en sorte
que ie ne pusse remarquer ny d'où il viendroit, ny où il iroit, ce ne
seroit pas sans raison que ie l'estimerois un spectre ou un phantosme
formé dans mon cerveau, et semblable à ceux qui s'y forment
quand ie dors, plustost qu'un vray homme. [>]
Descartes Meds 71