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article XI.
Comment se font les mouvemens des muscles.
Car la seule cause de tous les mouvemens des membres
est, que quelques muscles s'acourcissent, et que
leurs opposez s'alongent, ainsi qu'il a deja esté dit. Et
la seule cause qui fait qu'un muscle s'acourcit plustost
que son opposé, est qu'il vient tant soit peu plus d'esprits
du cerveau vers luy que vers l'autre. Non pas
que les esprits qui vienent immediatement du cerveau,
suffisent seuls pour mouvoir ces muscles, mais
ils determinent les autres esprits, qui sont desia dans
ces deux muscles, à sortir tous fort promptement de
l'un d'eux, et passer dans l'autre: au moyen de quoy
celuy d'où ils sortent, devient plus long et plus lasche;
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et celuy dans lequel ils entrent, estant promptement
enflé par eux, s'accourcit, et tire le membre auquel il
est attaché. Ce qui est facile à concevoir, pourvû que
l'on sçache qu'il n'y a que fort peu d'esprits animaux
qui vienent continuellement du cerveau vers chaque
muscle, mais qu'il y en a tousjours quantité d'autres
enfermez dans le mesme muscle, qui s'y meuvent tres-viste,
quelquefois en tournoyant seulement dans le
lieu où ils sont, à sçavoir lors qu'ils ne trouvent point
de passages ouverts pour en sortir, et quelquefois en
coulant dans le muscle opposé. D'autant qu'il y a de
petites ouvertures en chacun de ces muscles, par où ces
esprits peuvent couler de l'un dans l'autre, et qui sont
tellement disposées, que lors que les esprits qui vienent
du cerveau vers l'un d'eux, ont tant soit peu plus de
force que ceux qui vont vers l'autre, ils ouvrent toutes
les entrées par où les esprits de l'autre muscle peuvent
passer en cettuy-cy, et ferment en mesme temps toutes
celles par où les esprits de cettuy-cy peuvent passer
en l'autre; au moyen de quoy tous les esprits contenus
auparavant en ces deux muscles, s'assemblent en l'un
d'eux fort promptement, et ainsi l'enflent et l'accourcissent,
pendant que l'autre s'allonge et se relasche.
Descartes Pas 335-336