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      Mais nous nous trompons aussi assez souvent, mesme dans les
choses ausquelles nous sommes directement portez par la nature,
comme il arrive aux malades, lorsqu'ils desirent de boire ou de
manger des choses qui leur peuvent nuire. On dira peut-estre icy
que ce qui est cause qu'ils se trompent, est que leur nature est corrompuë;
mais cela n'oste pas la difficulté, parce qu'un homme
malade n'est pas moins veritablement la creature de Dieu, qu'un
homme qui est en pleine santé; et partant il repugne autant à la
bonté de Dieu, qu'il ait une nature trompeuse et fautive, que l'autre.
Et comme une horloge, composée de roües et de contrepoids, n'observe
pas moins exactement toutes les loix de la nature, lorsqu'elle
est mal faite, et qu'elle ne montre pas bien les heures, que lorsqu'elle
satisfait entierement au desir de l'ouvrier; de mesme aussi, si
ie considere le corps de l'homme comme estant une machine tellement
bastie et composée d'os, de nerfs, de muscles, de veines, de
sang et de peau, qu'encore bien qu'il n'y eust en luy aucun esprit,
il ne lairroit pas de se mouvoir en toutes les mesmes façons qu'il
fait à present, lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa volonté,
ny par consequent par l'ayde de l'esprit, mais seulement par
la disposition de ses organes, ie reconnois facilement qu'il seroit
aussi naturel à ce corps, estant, par exemple, hydropique, de souffrir
la secheresse du gozier, qui a coustume de signifier à l'esprit le sentiment
de la soif, et d'estre disposé par cette secheresse à mouvoir ses
nerfs et ses autres parties, en la façon qui est requise pour boire, et
ainsi d'augmenter son mal et se nuire à soy-mesme, qu'il luy est naturel,
lorsqu'il n'a aucune indisposition, d'estre porté à boire pour
son utilité par une semblable secheresse du gozier. [>]
Descartes Meds 67