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      Mais i'ay desia cy-devant assez examiné comment, nonobstant la
souveraine bonté de Dieu, il arrive qu'il y ait de la fausseté dans les
iugements que ie fais en cette sorte. Il se presente seulement encore
icy une difficulté touchant les choses que la nature m'enseigne devoir
estre suivies ou évitées, et aussi touchant les sentimens intérieurs
qu'elle a mis en moy; car il me semble y avoir quelquefois
remarqué de l'erreur, et ainsi que ie suis directement trompé par ma
nature. Comme, par exemple, le goust agreable de quelque viande,
en laquelle on aura mestlé du poison, peut m'inviter à prendre ce
poison, et ainsi me tromper. Il est vray toutesfois qu'en cecy la nature
peut estre excusée, car elle me porte seulement à desirer la
viande dans laquelle ie rencontre une saveur agreable, et non point
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à desirer le poison, lequel luy est inconnu; de façon que ie ne puis
conclure de cecy autre chose, sinon que ma nature ne connoist pas
entierement et universellement toutes choses: de quoy certes il n'y
a pas lieu de s'estonner, puisque l'homme, estant d'une nature finie,
ne peut aussi avoir qu'une connoissance d'une perfection limitée.
Descartes Meds 66-67