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Mais afin qu'il n'y ait rien en cecy que ie ne conçoive distinctement,
ie dois precisement definir ce que i'entens proprement lorsque
ie dis que la nature m'enseigne quelque chose. Car ie prens icy la
nature en une signification plus resserrée, que lorsque ie l'appelle un
assemblage ou une complexion de toutes les choses que Dieu m'a
données; vu que cét assemblage ou complexion comprend beaucoup
de choses qui n'appartiennent qu'à l'esprit seul, desquelles ie n'entens
point icy parler, en parlant de la nature: comme, par exemple,
la notion que i'ay de cette verité, que ce qui a une fois esté fait ne
peut plus n'avoir point esté fait, et une infinité d'autres semblables,
que ie connois par la lumiere naturelle, sans l'ayde du corps, et
qu'il en comprend aussi plusieurs autres qui n'appartiennent qu'au
corps seul, et ne sont point icy non plus contenuës sous le nom de
nature: comme la qualité qu'il a d'estre pesant, et plusieurs autres
semblables, desquelles ie ne parle pas aussi, mais seulement des
choses que Dieu m'a données, comme estant composé de l'esprit et
du corps. Or cette nature m'apprend bien à fuir les choses qui
causent en moy le sentiment de la douleur, et à me porter vers celles
qui me communiquent quelque sentiment de plaisir; mais ie ne voy
point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions
des sens nous devions iamais rien conclure touchant les choses qui
sont hors de nous, sans que l'esprit les ait soigneusement et meurement
examinées. Car c'est, ce me semble, à l'esprit seul, et non
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point au composé de l'esprit et du corps, qu'il appartient de connoistre
la verité de ces choses-là.
Descartes Meds 65-66