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      Ie reconnois aussi en moy quelques autres facultez, comme celles
de changer de lieu, de se mettre en plusieurs postures, et autres semblables,
qui ne peuvent estre conceuës, non plus que les precedentes,
sans quelque substance à qui elles soient attachées, ny par consequent
exister sans elles; mais il est tres-évident que ces facultez, s'il
est vray qu'elles existent, doivent estre attachées à quelque substance
corporelle ou étenduë, et non pas à une substance intelligente,
puisque, dans leur concept clair et distinct, il y a bien quelque sorte
d'extension qui se trouve contenuë, mais point du tout d'intelligence.
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      De plus, il se rencontre en moy une certaine faculté passive
de sentir, c'est à dire de recevoir et de connoistre les idées des choses
sensibles; mais elle me seroit inutile, et ie ne m'en pourrois aucunement
servir, s'il n'y avoit en moy, ou en autruy, une autre faculté
active, capable de former et produire ces idées. Or cette faculté
active ne peut estre en moy en tant que ie ne suis qu'une chose qui
pense, veu qu'elle ne presupose point ma pensée, et aussi que ces
idées-là me sont souvent representées sans que i'y contribuë en aucune
sorte, et mesme souvent contre mon gré; il faut donc necessairement
qu'elle soit en quelque substance differente de moy, dans
laquelle toute la realité, qui est obiectivement dans les idées qui en
sont produites, soit contenuë formellement ou eminemment (comme
ie l'ay remarqué ci-devant). Et cette substance est ou un corps,
c'est à dire une nature corporelle, dans laquelle est contenu formellement
et en effcet tout ce qui est obiectivement et par representation
dans les idées; ou bien c'est Dieu mesme, ou quelque'autre
creature plus noble que le corps, dans laquelle cela mesme est contenu
eminemment.
Descartes Meds 62-63