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      Et premierement, parce que ie sçay que toutes les choses que ie
conçoy clairement et distinctement, peuvent estre produites par
Dieu telles que ie les conçoy, il suffit que ie puisse concevoir clairement
et distinctement une chose sans une autre, pour estre certain
que l'une est distincte ou differente de l'autre, parce qu'elles peuvent
estre posées separement, au moins par la toute-puissance de Dieu; et
il n'importe pas par quelle puissance cette separation se face, pour
m'obliger à les iuger differentes. Et partant, de cela mesme que ie
connois avec certitude que i'existe, et que cependant ie ne remarque
point qu'il appartienne necessairement aucune autre chose à ma nature
ou à mon essence, sinon que ie suis une chose qui pense, ie conclus
fort bien que mon essence consiste en cela seul, que ie suis une
chose qui pense, ou une substance dont toute l'essence ou la nature
n'est que de penser. Et quoy que peut-estre (ou plutost certainement,
comme ie le diray tantost) i'aye un corps auquel ie suis tres-étroittement
conioint; neantmoins, pource que d'un costé i'ay une claire
et distincte idée de moy-mesme, en tant que ie suis seulement une
chose qui pense et non éstenduë, et que d'un autre i'ay une idée
distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose etenduë et
qui ne pense point, il est certain que ce moy, c'est à dire mon ame,
par laquelle ie suis ce que ie suis, est entierement et veritablement
distincte de mon corps, et qu'elle peut estre ou exister sans luy.
Descartes Meds 62