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Et certes, considerant les idées de toutes ces qualites qui se presentoient
à ma pensée, et lesquelles seules ie sentois proprement et
immédiatement, ce n'estoit pas sans raison que ie croyois sentir des
choses entierement differentes de ma pensée, à sçavoir des corps
d'où procedoient ces idées. Car i'experimentois qu'elles se presentoient
à elle, sans que mon consentement y fust requis, en sorte que
ie ne pouvois sentir aucun obiet, quelque volonté que i'en eusse,
s'il ne se trouvoit present à l'organe d'un de mes sens; et il n'estoit
nullement en mon pouvoir de ne le pas sentir, lorsqu'il s'y trouvoit
present.
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Et parce que les idées que ie recevois par les sens estoient beaucoup
plus vives, plus expresses, et mesme à leur façon plus distinctes,
qu'aucunes de celles que ie pouvois feindre de moy-mesme en meditant,
ou bien que ie trouvois imprimées en ma memoire, il sembloit
qu'elles ne pouvoient proceder de mon esprit; de façon qu'il
estoit necessaire qu'elles fussent causées en moy par quelques autres
choses. Desquelles choses n'ayant aucune connoissance, sinon celle
que me donnoient ces mesmes idées, il ne me pouvoit venir autre
chose en l'esprit, sinon que ces choses-là estoient semblables aux
idées qu'elles causoient.
      Et pource que ie me ressouvenois aussi que ie m'estois plustost
servy des sens que de la raison, et que ie reconnoissois que les idées
que ie formois de moy-mesme n'estoient pas si expresses, que celles
que ie recevois par les sens, et mesme qu'elles estoient le plus souvent
composées des parties de celles-cy, ie me persuadois aisement
que ie n'avois aucune idée dans mon esprit, qui n'eust passé auparavant
par mes sens.
      Ce n'estoit pas aussi sans quelque raison que ie croyois que ce
corps (lequel par un certain droit particulier i'appelois mien) m'appartenoit
plus proprement et plus étroittement que pas un autre.
Car en effect ie n'en pouvois iamais estre separé comme des autres
corps; ie ressentois en luy et pour luy tous mes appetits et toutes
mes affections; et enfin i'estois touché des sentimens de plaisir et
de douleur en ses parties, et non pas en celles des autres corps qui
en sont separez.
      Mais quand i'examinois pourquoy de ce ie ne sçay quel sentiment
de douleur suit la tristesse en l'esprit, et du sentiment de plaisir naist
la ioye, ou bien pourquoy cette ie ne sçay quelle emotion de l'estomac,
que i'appelle faim, nous fait avoir envie de manger, et la secheresse
du gozier nous fait avoir envie de boire, et ainsi du reste, ie
n'en pouvois rendre aucune raison, sinon que la nature me l'enseignoit
de la sorte; car il n'y a certes aucune affinité ny aucun rapport
(au moins que ie puisse comprendre) entre cette emotion de
l'estomac et le desir de manger, non plus qu'entre le sentiment de la
chose qui cause de la douleur, et la pensée de tristesse que fait naistre
ce sentiment. Et en mesme façon il me sembloit que i'avois appris
de la nature toutes les autres choses que ie iugeois touchant les
obiets de mes sens; pource que ie remarquois que les iugemens
que i'avois coustume de faire de ces objets, se formoient en moy
avant que i'eusse le loisir de peser et considerer aucunes raisons qui
me peussent obliger à les faire.
Descartes Meds 59-60