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      Mais aprés que i'ay reconnu qu'il y a un Dieu, pource qu'en
mesme temps i'ay reconnu aussi que toutes choses dépendent de luy,
et qu'il n'est point trompeur, et qu'en suite de cela i'ay iugé que tout
ce que ie conçoy clairement et distinctement ne peut manquer
d'estre vray: encore que ie ne pense plus aux raisons pour lesquelles
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i'ay iugé cela estre veritable, pourveu que ie me ressouvienne de
l'avoir clairement et distinctement compris, on ne me peut apporter
aucune raison contraire, qui me le face iamais revoquer en
doute; et ainsi i'en ay une vraye et certaine science. Et cette mesme
science s'estend aussi à toutes les autres choses que ie me ressouviens
d'avoir autrefois demonstrées, comme aux veritez de la Geometrie,
et autres semblables: car qu'est-ce que l'on me peut obiecter, pour
m'obliger à les revoquer en doute? Me dira-t-on que ma nature est
telle que ie suis fort sujet à me méprendre? Mais ie sçay desia que ie
ne puis me tromper dans les iugements dont ie connois clairement
les raisons. Me dirat-on que i'ay tenu autrefois beaucoup de choses
pour vrayes et certaines, lesquelles i'ay reconnu par apres estre
fausses? Mais ie n'avois connu clairement ny distinctement aucunes
de ces choses-là, et, ne sçachant point encore cette regle par laquelle
ie m'asseure de la verité, i'avois esté porté à les croire par des raisons
que i'ay reconnu depuis estre moins fortes que ie ne me les estois
pour lors imaginées. Que me pourra-t-on doncques obiectier davantage?
Que peut-estre ie dors (comme ie me l'estois moy-mesme objecté
cy-devant), ou bien que toutes les pensées que i'ay maintenant
ne sont pas plus vrayes que les réveries que nous imaginons estant
endormis? Mais quand bien mesme ie dormirois, tout ce qui se presente
à mon esprit avec évidence, est absolument veritable.
Descartes Meds 55-56