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      Au reste, de quelque preuve et argument que ie me serve, il en
faut touiours revenir là, qu'il n'y a que les choses que ie conçoy
clairement et distinctement, qui ayent la force de me persuader entierement.
Et quoy qu'entre les choses que ie conçoy de cette sorte,
il y en ait à la verité quelques unes manifestement connuës d'un
chacun, et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à
ceux qui les considerent de plus prés et qui les examinent plus
exactement; toutesfois, aprés qu'elles sont une fois découvertes, elles
ne sont pas estimées moins certaines les unes que les autres.
Comme, par exemple, en tout triangle rectangle, encore qu'il ne
paroisse pas d'abord si facilement que le quarré de la base est égal
aux quarrés des deux autres costez, comme il est évident que cette
base est opposée au plus grand angle, neantmoins, depuis que cela a
esté une fois reconnu, on est autant persuadé de la verité de l'un que
de l'autre. Et pour ce qui est de Dieu, certes, si mon esprit n'estoit
prevenu d'aucuns preiugez, et que ma pensée ne se trouvast point
divertie par la presence continuelle des images des choses sensibles,
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il n'y auroit aucune chose que ie connusse plustost ny plus facilement
que luy. Car y a-t-il rien de soy plus clair et plus manifeste,
que de penser qu'il y a un Dieu, c'est à dire un estre souverain et
parfait, en l'idée duquel seul l'existence necessaire ou eternelle est
comprise, et par consequent qui existe ?
Descartes Meds 54-55