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      Car en effect ce n'est point une imperfection en Dieu, de ce qu'il
m'a donné la liberté de donner mon iugement, ou de ne le pas
donner, sur certaines choses dont il n'a pas mis une claire et distincte
connoissance en mon entendement; mais sans doute c'est en moy
une imperfection, de ce que ie n'en use pas bien, et que ie donne
temerairement mon iugement, sur des choses que ie ne conçoy
qu'avec obscurité et confusion.
      Ie voy neantmoins qu'il estoit aisé à Dieu de faire en sorte que
ie ne me trompasse iamais, quoy que ie demeurasse libre, et d'une
connoissance bornée, à sçavoir, en donnant à mon entendement
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une claire et distincte intelligence de toutes les choses dont ie devois
iamais deliberer, ou bien seulement s'il eust si profondement gravé
dans ma memoire la resolution de ne iuger iamais d'aucune chose
sans la concevoir clairement et distinctement, que ie ne la peusse
iamais oublier. Et ie remarque bien qu'en tant que ie me considere
tout seul, comme s'il n'y avoit que moy au monde, i'aurois
esté beaucoup plus parfait que ie ne suis, si Dieu m'avoit creé tel
que ie ne faillisse iamais. Mais ie ne puis pas pour cela nier, que ce
ne soit en quelque façon une plus grande perfection dans tout
l'Univers, de ce que quelques-unes de ses parties ne sont pas
exemptes de deffaut, que si elles estoient toutes semblables. Et ie
n'ay aucun droit de me plaindre, si Dieu, m'ayant mis au monde,
n'a pas voulu me mettre au rang des choses les plus nobles et les
plus parfaites;
Descartes Meds 48-49