— 323 —
response
à la lettre precedente
      Monsieur,
      Parmi les injures et les reproches que je trouve en
la grande lettre que vous avez pris la peine de m'escrire,
j'y remarque tant de choses à mon avantage,
que si vous la faisiez imprimer, ainsi que vous declarez
vouloir faire, j'aurois peur qu'on ne s'imaginast qu'il
y a plus d'intelligence entre nous qu'il n'y en a, et
que je vous ay prié d'y mettre plusieurs choses que la
bienseance ne permettoit pas que je fisse moy mesme
sçavoir au public. C'est pourquoy je ne m'arresteray
pas icy à y respondre de point en point: je vous diray
seulement deux raisons, qui me semblent vous devoir
empescher de la publier. La première est, que je n'ay
aucune opinion que le dessein que je juge que vous
avez eu en l'escrivant, puisse reüssir. La seconde, que
je ne suis nullement de l'humeur que vous imaginez;
que je n'ay aucune indignation, ny aucun degoust, qui
m'oste le desir de faire tout ce qui sera en mon pouvoir
pour rendre service au public, auquel je m'estime
tres-obligé, de ce que les escrits que j'ay desja publiez
ont esté favorablement receus de plusieurs; et que je
ne vous ay cy-devant refusé ce que j'avois escrit des
Passions, qu'affin de n'estre point obligé de le faire voir
à quelques autres qui n'en eussent pas fait leur profit.
— 324 —
Car, d'autant que je ne l'avois composé que pour estre
leu par une Princesse, dont l'esprit est tellement au
dessus du commun, qu'elle conçoit sans aucune peine
ce qui semble estre le plus difficile à nos docteurs, je
ne m'estois arresté à y expliquer que ce que je pensois
estre nouveau. Et, affin que vous ne doutiez pas de
mon dire, je vous promets de revoir cet escrit des
Passions, et d'y adjouster ce que je jugeray estre necessaire
pour le rendre plus intelligible, et qu'apres cela
je vous l'envoyeray pour en faire ce qu'il vous plaira.
Car je suis, &c.

      D'Egmont, le 4 Decembre, 1648.
Descartes Pas 323-324