— 43 —
Et il ne
resteroit aucun doute de cette verité, si l'on n'en pouvoit, ce semble,
tirer cette consequence, qu'ainsi donc ie ne me puis iamais tromper;
car, si ie tiens de Dieu tout ce que ie possede, et s'il ne m'a
point donné de puissance pour faillir, il semble que ie ne me doive
iamais abuser. Et de vray, lors que ie ne pense qu'à Dieu, ie ne
découvre en moy aucune cause d'erreur ou de fausseté; mais puis
aprés, revenant à moy, l'experience me fait connoistre que ie suis
neantmoins sujet à une infinité d'erreurs, desquelles recherchant la
cause de plus prés, ie remarque qu'il ne se presente pas seulement à
ma pensée une réelle et positive idée de Dieu, ou bien d'un estre
souverainement parfait, mais aussi, pour ainsi parler, une certaine
idée negative du neant, c'est à dire de ce qui est infiniment éloigné
de toute sorte de perfection; et que ie suis comme un milieu entre
Dieu et le neant, c'est à dire placé de telle sorte entre le souverain
estre et le non estre, qu'il ne se rencontre, de vray, rien en moy qui
me puisse conduire dans l'erreur, en tant qu'un souverain estre m'a
produit; mais que, si ie me considere comme participant en quelque
façon du neant ou du non estre, c'est à dire en tant que ie ne suis
pas moy-mesme le souverain estre, ie me trouve exposé à une infinité
de manquemens, de façon que ie ne me dois pas estonner si
ie me trompe.
      Ainsi ie connois que l'erreur, en tant que telle, n'est pas quelque
chose de réel qui depende de Dieu, mais que c'est seulement un
defaut; et partant, que ie n'ay pas besoin pour faillir de quelque
puissance qui m'ait esté donnée de Dieu particulierement pour cét
effect, mais qu'il arrive que ie me trompe, de ce que la puissance
que Dieu m'a donnée pour discerner le vray d'avec le faux, n'est pas
en moy infinie.
Descartes Meds 43