— 42 —
Meditation Quatriéme
Du vray et du faux

Ie me suis tellement accoustumé ces iours passez à détacher mon
esprit des sens, et i'ay si exactement remarqué qu'il y a fort peu de
choses que l'on connoisse avec certitude touchant les choses corporelles,
qu'il y en a beaucoup plus qui nous sont connuës touchant
l'esprit humain, et beaucoup plus encore de Dieu mesme, que maintenant
ie destourneray sans aucune difficulté ma pensée de la consideration
des choses sensibles ou imaginables, pour la porter à celles
qui, estant dégagées de toute matiere, sont purement intelligibles.
      Et certes l'idée que i'ay de l'esprit humain, en tant qu'il est une
chose qui pense, et non estenduë en longueur, largeur et profondeur,
et qui ne participe à rien de ce qui appartient au corps,
est incomparablement plus distincte que l'idée d'aucune chose corporelle.
Et lorsque ie considere que ie doute, c'est à dire que ie suis
une chose incomplete et dependante, l'idée d'un estre complet et
independant, c'est à dire de Dieu, se presente à mon esprit avec tant
de distinction et de clarté; et de cela seul que cette idée se retrouve
en moy, ou bien que ie suis ou existe, moy qui possede cette idée, ie
conclus si evidemment l'existence de Dieu, et que la mienne dépend
entierement de luy en tous les momens de ma vie, que ie ne
pense pas que l'esprit humain puisse rien connoistre avec plus d'evidence
et de certitude. Et desia il me semble que ie découvre un
chemin qui nous conduira de cette contemplation du vray Dieu
(dans lequel tous les tresors de la science et de la sagesse sont renfermez)
à la connoissance des autres choses de l'Univers.
Descartes Meds 42