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      Peut-estre aussi que cét estre-là, duquel ie dépens, n'est pas ce que
i'appelle Dieu, et que ie suis produit, ou par mes parens, ou par
quelques autres causes moins parfaites que luy ? Tant s'en faut,
cela ne peut estre ainsi. Car, comme i'ay desia dit auparavant, c'est
une chose tres-evidente qu'il doit y avoir au moins autant de realité
dans la cause que dans son effet. Et partant, puisque ie suis une
chose qui pense, et qui ay en moy quelque idée de Dieu, quelle que
soit enfin la cause que l'on attribuë à ma nature, il faut necessairement
avoüer qu'elle doit pareillement estre une chose qui pense, et
posseder en soy l'idée de toutes les perfections que i'attribuë à la
nature Divine. Puis l'on peut derechef rechercher si cette cause
tient son origine et son existence de soy-mesme, ou de quelque autre
chose. Car si elle la tient de soy-mesme, il s'ensuit, par les raisons
que i'ay cy-devant alleguées, qu'elle-mesme doit estre Dieu; puisqu'ayant
la vertu d'estre et d'exister par soy, elle doit aussi avoir sans
doute la puissance de posseder actuellement toutes les perfections
dont elle conçoit les idées, c'est à dire toutes celles que ie conçoy
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estre en Dieu. Que si elle tient son existence de quelque autre cause
que de soy, on demandera derechef, par la mesme raison, de cette
seconde cause, si elle est par soy, ou par autruy, iusques à ce que de
degrez en degrez on parvienne enfin à une derniere cause qui se
trouvera estre Dieu.
Descartes Meds 39-40