— 38 —
      Or, si i'estois independant de tout autre, et que ie fusse moy-mesme
l'auteur de mon estre, certes ie ne douterois d'aucune chose,
ie ne concevrois plus de desirs, et enfin il ne me manqueroit aucune
perfection; car ie me serois donné moy-mesme toutes celles
dont i'ay en moy quelque idée, et ainsi ie serois Dieu.
      Et ie ne me dois point imaginer que les choses qui me manquent
sont peut-estre plus difficiles à acquerir, que celles dont ie suis desia
en possession; car au contraire il est tres-certain, qu'il a esté beaucoup
plus difficile, que moy, c'est à dire une chose ou une substance
qui pense, soit sorty du neant, qu'il ne me seroit d'acquerir les
lumieres et les connoissances de plusieurs choses que i'ignore, et
qui ne sont que des accidens de cette substance. Et ainsi sans difficulté,
si ie m'estois moy-mesme donné ce plus que ie viens de dire,
c'est à dire si i'estois l'auteur de ma naissance et de mon existence, ie
ne me serois pas privé au moins des choses qui sont de plus facile
acquisition, à sçavoir, de beaucoup de connoissances dont ma nature
est denuée; ie ne me serois pas privé non plus d'aucune des choses
qui sont contenuës dans l'idée que ie conçoy de Dieu, parce qu'il
n'y en a aucune qui me semble de plus difficile acquisition; et s'il
y en avoit quelqu'une, certes elle me paroistroit telle (supposé que
i'eusse de moy toutes les autres choses que ie possede), puisque
i'expérimenterois que ma puissance s'y termineroit, et ne seroit pas
capable d'y arriver.
Descartes Meds 38