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Car outre que vous y avez expliqué la nature de
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toutes les qualités qui meuvent les sens, et de tous les corps
qui sont les plus communs sur cette terre, comme du feu,
de l'air, de l'eau, et de quelques autres, vous y avez aussi
rendu raison de tout ce qui a esté observé jusques à present
dans les cieux, de toutes les proprietés de l'aymant, et de
plusieurs observations de la Chymie. De façon qu'on n'a
point de raison d'attendre rien davantage de vous, touchant
la Physique, jusques à ce que vous ayez davantage d'experiences,
desquelles vous puissiez rechercher les causes. Et
je ne m'estonne pas que vous n'entrepreniez point de faire
ces experiences à vos despens. Car je sçay que la recherche
des moindres choses couste beaucoup; et, sans mettre en
conte les Alchemistes, ny tous les autres chercheurs de
secrets, qui ont coustume de se ruiner à ce mestier, j'ay ouy
dire que la seule pierre d'aymant a fait despendre plus de
cinquante mil escus à Gilbert, quoy qu'il fust homme de
tres-bon esprit, comme il a monstré, en ce qu'il a esté le
premier qui a decouvert les principales proprietez de cette
pierre. I'ay vû aussi l'Instauratio Magna et le Novus Atlas
du Chancelier Bacon, qui me semble estre, de tous ceux qui
ont escrit avant vous, celuy qui a eu les meilleures pensées
touchant la Methode qu'on doit tenir pour conduire la
Physique à sa perfection; mais tout le revenu de deux ou
trois Roys, des plus puissans de la terre, ne suffiroit pas
pour mettre en execution toutes les choses qu'il requert à
cet effect. Et bien que je ne pense point que vous ayez besoin
de tant de sortes d'experiences qu'il en imagine, à cause
que vous pouvez suppléer à plusieurs, tant par vostre adresse
que par la connoissance des verités que vous avez desja trouvées:
toutefois, considerant que le nombre des corps particuliers
qui vous restent encore à examiner est presque
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infini; qu'il n'y en a aucun qui n'ait assez de diverses proprietés,
et dont on ne puisse faire assez grand nombre
d'espreuves, pour y employer tout le loisir et tout le travail
de plusieurs hommes; que, suivant les regles de vostre
Methode, il est besoin que vous examiniez en mesme temps
toutes les choses qui ont entre elles quelque affinité, affin
de remarquer mieux leurs differences, et de faire des
denombremens qui vous assurent, que vous pouvez ainsi
utilement vous servir en un mesme temps de plus de diverses
experiences, que le travail d'un tres-grand nombre
d'hommes addroits n'en sçauroit fournir; et enfin, que
vous ne sçauriez avoir ces hommes addroits qu'à force
d'argent, à cause que, si quelques uns s'y vouloient gratuitement
employer, ils ne s'assujettiroient pas assez à suivre
vos ordres, et ne feroient que vous donner occasion de
perdre du temps: considerant, dis je, toutes ces choses, je
comprens aysement que vous ne pouvez achever dignement
le dessein que vous avez commencé dans vos Principes, c'est
à dire, expliquer en particulier tous les mineraux, les
plantes, les animaux, et l'homme, en la mesme façon que
vous y avez desja expliqué tous les elemens de la terre, et
tout ce qui s'observe dans les cieux, si ce n'est que le public
fournisse les frais qui sont requis à cet effect, et que, d'autant
qu'ils vous seront plus liberalement fournis, d'autant
pourrez vous mieux executer vostre dessein.
Descartes Pas 319-320-321