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      Quant aux idées claires et distinctes que i'ay des choses corporelles,
il y en a quelques-unes qu'il semble que i'aye pû tirer de
l'idée que i'ay de moy-mesme, comme celle que i'ay de la substance,
de la durée, du nombre, et d'autres choses semblables. Car,
lorsque ie pense que la pierre est une substance, ou bien une chose
qui de soy est capable d'exister, puis que ie suis une substance,
quoy que ie conçoive bien que ie suis une chose qui pense et non
etenduë, et que la pierre au contraire est une chose etenduë et qui
ne pense point, et qu'ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre
une notable difference, toutesfois elles semblent convenir
en ce qu'elles representent des substances. De mesme, quand ie
pense que ie suis maintenant, et que ie me ressouviens outre cela
d'avoir esté autresfois, et que ie conçoy plusieurs diverses pensées
dont ie connois le nombre, alors i'acquiers en moy les idées de la
durée et du nombre, lesquelles, par apres, ie puis transferer à
toutes les autres choses que ie voudray.
      Pour ce qui est des autres qualitez dont les idées des choses
corporelles sont composées, à sçavoir l'étenduë, la figure, la situation,
et le mouvement de lieu, il est vray qu'elles ne sont point
formellement en moy, puisque ie ne suis qu'une chose qui pense;
mais parce que ce sont seulement de certains modes de la substance,
et comme les vestements sous lesquels la substance corporelle
nous paroist, et que ie suis aussi moy-mesme une substance, il semble
qu'elles puissent estre contenuës en moy eminemment.
Descartes Meds 35