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Mais on peut respondre à cela, que
bien que sans doute ce soient ceux qui ont l'esprit le plus
propre à concevoir les verités de la Mathematique, qui
entendent le plus facilement vostre Physique, à cause que
tous les raisonnemens de celle-cy sont tirez de l'autre: il
n'arrive pas tousjours que ces mesmes ayent la reputation
d'estre les plus sçavans en Mathematique. A cause que,
pour acquerir cette reputation, il est besoin d'estudier les
livres de ceux qui ont desja escrit de cette science, ce que
la pluspart ne font pas; et souvent ceux qui les estudient,
taschent d'obtenir par travail ce que la force de leur esprit
ne leur peut donner, fatiguent trop leur imagination, et
mesme la blessent, et acquerent avec cela plusieurs prejugés.
Ce qui les empesche bien plus de concevoir les verités
que vous escrivez, que de passer pour grands Mathematiciens:
à cause qu'il y a si peu de personnes qui s'appliquent
à cette science, que souvent il n'y a qu'eux en tout un pays;
et encore que quelquefois il y en ait d'autres, ils ne laissent
pas de faire beaucoup de bruit, d'autant que le peu
qu'ils sçavent leur a cousté beaucoup de peine. Au reste, il
n'est pas malaysé de concevoir les verités qu'un autre a
trouvées; il suffit à cela d'avoir l'esprit degagé de toutes
sortes de faux prejugés, et d'y vouloir appliquer assez son
attention. Il n'est pas aussi fort difficile d'en rencontrer
quelques unes detachées des autres, ainsi qu'ont fait autrefois
Thales, Pythagore, Archimede, et en nostre siecle
Gilbert, Kepler, Galilée, Harvejus, et quelques autres.
Enfin on peut, sans beaucoup de peine, imaginer un corps
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de Philosophie, moins monstrueux, et appuyé sur des conjectures
plus vraysemblables, que n'est celuy qu'on tire des
escrits d'Aristote; ce qui a esté fait aussi par quelques uns
en ce siecle. Mais d'en former un qui ne contiene que des
veritez prouvées par demonstrations aussi claires et aussi
certaines que celles des Mathematiques, c'est chose si difficile
et si rare, que, depuis plus de cinquante siecles que le
monde a desja duré, il ne s'est trouvé que vous seul qui
avez fait voir par vos escrits que vous en pouvez venir à
bout. Mais comme lors qu'un Architecte a posé tous les
fondemens, et elevé les principales murailles de quelque
grand bastiment, on ne doute point qu'il ne puisse conduire
son dessein jusques à la fin, à cause qu'on voit qu'il a desja
fait ce qui estoit le plus difficile: ainsi ceux qui ont leu
avec attention le livre de vos Principes, considerans comment
vous y avez posé les fondemens de toute la Philosophie naturelle,
et combien sont grandes les suites de veritez que vous
en avez deduites, ne peuvent douter que la Methode dont
vous usez ne soit suffisante, pour faire que vous acheviez de
trouver tout ce qui peut estre trouvé en la Physique: à cause
que les choses que vous avez desja expliquées, à sçavoir la
nature de l'aymant, du feu, de l'air, de l'eau, de la terre,
et de tout ce qui paroist dans les cieux, ne semblent point
estre moins difficiles, que celles qui peuvent encore estre
desirées.
Descartes Pas 317-318