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par
exemple, la pierre qui n'a point encore esté, non seulement ne peut
pas maintenant commencer d'estre, si elle n'est produitte par une
chose qui possede en soy formellement, ou eminemment, tout ce
qui entre en la composition de la pierre, c'est à dire qui contienne
en soy les mesmes choses ou d'autres plus excellentes que celles qui
sont dans la pierre; et la chaleur ne peut estre produite dans un
sujet qui en estoit auparavant privé, si ce n'est par une chose qui
soit d'un ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi parfait que
la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la
chaleur, ou de la pierre, ne peut pas estre en moy, si elle n'y a esté
mise par quelque cause, qui contienne en soy pour le moins autant
de realité, que i'en conçoy dans la chaleur ou dans la pierre. Car
encore que cette cause-là ne transmette en mon idée aucune chose
de sa realité actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'imaginer
que cette cause doive estre moins réelle; mais on doit sçavoir
que toute idée estant un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle
qu'elle ne demande de soy aucune autre realité formelle, que celle
qu'elle reçoit et emprunte de la pensée ou de l'esprit, dont elle est
seulement un mode, c'est à dire une maniere ou façon de penser.
Or, afin qu'une idée contienne une telle realité objective plustost
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qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque cause, dans
laquelle il se rencontre pour le moins autant de realité formelle que
cette idée contient de realité objective. Car si nous suposons qu'il
se trouve quelque chose dans l'idée, qui ne se rencontre pas dans sa
cause, il faut donc qu'elle tienne cela du neant; mais, pour imparfaite
que soit cette façon d'estre, par laquelle une chose est objectivement
ou par representation dans l'entendement par son idée,
certes on ne peut pas neantmoins dire que cette façon et maniere-là
ne soit rien, ny par consequent que cette idée tire son origine
du neant.
Descartes Meds 32-33