— 315 —
Mais la certitude qu'on a desja reconnuë
dans la Mathematique, fait beaucoup pour vous. Car c'est
une science en laquelle il est si constant que vous excellez,
et vous avez tellement en cela surmonté l'envie, que ceux
mesme qui sont jaloux de l'estime qu'on fait de vous pour
les autres sciences, ont coustume de dire que vous surpassez
tous les autres en celle cy, affin qu'en vous accordant une
louange qu'ils sçavent ne vous pouvoir estre disputée, ils
soient moins soupçonnez de calomnie lors qu'ils taschent
de vous en oster quelques autres. Et on voit, en ce que vous
avez publié de Geometrie, que vous y determinez tellement
jusques où l'esprit humain peut aller, et quelles sont les
solutions qu'on peut donner à chaque sorte de difficultez,
qu'il semble que vous avez recueilly toute la moisson, dont
les autres qui ont escrit avant vous ont seulement pris
quelques espis, qui n'estoient pas encore meurs, et tous ceux
qui viendront apres ne peuvent estre que comme des glaneurs,
qui ramasseront ceux que vous leur avez voulu
laisser. Outre que vous avez monstré, par la solution
prompte et facile de toutes les questions que ceux qui vous
ont voulu tenter ont proposées, que la Methode dont vous
usez à cet effect est tellement infallible, que vous ne manquez
jamais de trouver par son moyen, touchant les choses
que vous examinez, tout ce que l'esprit humain peut
trouver. De façon que, pour faire qu'on ne puisse douter,
que vous soyez capable de mettre la Physique en sa derniere
perfection, il faut seulement que vous prouviez,
— 316 —
qu'elle n'est autre chose qu'une partie de la Mathematique.
Et vous l'avez desja tres-clairement prouvé dans vos Principes,
lors qu'en y expliquant toutes les qualitez sensibles,
sans rien considerer que les grandeurs, les figures et les
mouvemens, vous avez monstré que ce monde visible, qui est
tout l'objet de la Physique, ne contient qu'une petite partie
des corps infinis, dont on peut imaginer que toutes les proprietez
ou qualitez ne consistent qu'en ces mesmes choses,
au lieu que l'objet de la Mathematique les contient tous.
Le mesme peut aussi estre prouvé par l'experience de tous
les siecles. Car encore qu'il y ait eu de tout temps plusieurs
des meilleurs esprits, qui se sont employez à la
recherche de la Physique, on ne sçauroit dire que jamais
personne y ait rien trouvé (c'est à dire soit parvenu à
aucune vraye connoissance touchant la nature des choses
corporelles) par quelque principe qui n'appartiene pas à la
Mathematique. Au lieu que, par ceux qui lui appartienent,
on a desja trouvé une infinité de choses tres-utiles, à sçavoir
presque tout ce qui est connu en l'Astronomie, en la
Chirurgie, et en tous les arts Mechaniques; dans lesquels
s'il y a quelque chose de plus que ce qui appartient à cette
science, il n'est pas tiré d'aucune autre, mais seulement de
certaines observations dont on ne connoist point les vrayes
causes. Ce qu'on ne sçauroit considerer avec attention, sans
estre contraint d'avoüer que, c'est par la Mathematique
seule qu'on peut parvenir à la connoissance de la vraye
Physique. Et d'autant qu'on ne doute point que vous n'excelliez
en celle-là, il n'y a rien qu'on ne doive attendre de
vous en celle-cy. Toutefois il reste encore un peu de scrupule,
en ce qu'on voit que tous ceux qui ont acquis quelque
reputation par la Mathematique, ne sont pas pour cela
— 317 —
capables de rien trouver en la Physique, et mesme que
quelques uns d'eux comprenent moins les choses que vous
en avez escrites, que plusieurs qui n'ont jamais cy devant
appris aucune science.
[>]
Descartes Pas 315-316-317