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Et au contraire toutes les fois que ie me
tourne vers les choses que ie pense concevoir fort clairement, ie suis
tellement persuadé par elles, que de moy-mesme ie me laisse emporter
à ces paroles: Me trompe qui poura, si est-ce qu'il ne sçauroit
iamais faire que ie ne sois rien, tandis que ie penseray estre
quelque chose; ou que quelque iour il soit vray que ie n'aye iamais
esté, estant vray maintenant que ie suis; ou bien que deux et trois
ioints ensemble fassent plus ny moins que cinq, ou choses semblables,
que ie voy clairement ne pouvoir estre d'autre façon que ie
les conçoy.
      Et certes, puisque ie n'ay aucune raison de croire qu'il y ait
quelque Dieu qui soit trompeur, et mesme que ie n'aye pas encore
consideré celles qui prouvent qu'il y a un Dieu, la raison de douter
qui dépend seulement de cette opinion, est bien legere, et pour ainsi
dire Metaphysique. Mais afin de la pouvoir tout à fait oster, ie dois
examiner s'il y a un Dieu, si-tost que l'occasion s'en presentera; et
si ie trouve qu'il y en ait un, ie dois aussi examiner s'il peut estre
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trompeur: car sans la connoissance de ces deux veritez, ie ne voy
pas que ie puisse iamais estre certain d'aucune chose. Et afin que
ie puisse avoir occasion d'examiner cela sans interrompre l'ordre de
mediter que ie me suis proposé, qui est de passer par degrez des notions
que ie trouveray les premieres en mon esprit à celles que i'y
pouray trouver par aprés, il faut icy que ie divise toutes mes pensées
en certains genres, et que ie considere dans lesquels de ces
genres il y a proprement de la verité ou de l'erreur.
Descartes Meds 28-29