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      Mais il est principalement besoin que le monde sçache
que vous avez prouvé cela de vous. Et à cet effect il est necessaire
que vous faciez un peu de violence à vostre humeur,
et que vous chassiez cette trop grande modestie, qui vous
a empesché jusques icy de dire de vous et des autres tout
ce que vous estes obligé de dire. Je ne veux point pour cela
vous commettre avec les Doctes de ce siecle: la plus part de
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ceux ausquels on donne ce nom, à sçavoir tous ceux qui cultivent
ce qu'on appelle communement les belles lettres, et
tous les Iurisconsultes, n'ont aucun interest à ce que je
pretens que vous devez dire. Les Theologiens aussi et les
Medecins n'y en ont point, si ce n'est en tant que Philosophes.
Car la Theologie ne depend aucunement de la
Physique, ny mesme la Medecine, en la façon qu'elle est
aujourd'huy pratiquée par les plus doctes et les plus prudens
en cet art: ils se contentent de suivre les maximes ou
les regles qu'une longue experience a enseignées, et ils ne
mesprisent pas tant la vie des hommes, que d'appuyer leurs
jugemens, desquels souvent elle depend, sur les raisonnemens
incertains de la Philosophie de l'Escole. Il ne reste
donc que les Philosophes, entre lesquels tous ceux qui ont
de l'esprit sont desja pour vous, et seront tres-ayses de voir
que vous produisiez la verité en telle sorte, que la malignité
des Pedans ne la puisse opprimer. De façon que ce ne
sont que les seuls Pedans, qui se puissent offencer de ce que
vous aurez à dire; et pource qu'ils sont la risée et le mespris
de tous les plus honnestes gens, vous ne devez pas fort vous
soucier de leur plaire. Outre que vostre reputation vous
les a desja rendus autant ennemis qu'ils sçauroient estre;
et au lieu que vostre modestie est cause que maintenant
quelques uns d'eux ne craignent pas de vous attaquer, je
m'assure que, si vous vous faisiez autant valoir que vous
pouvez et que vous devez, ils se verroient si bas au dessous
de vous, qu'il n'y en auroit aucun qui n'eust honte de l'entreprendre.
Ie ne voy donc point qu'il y ait rien qui vous doive
empescher de publier hardiment tout ce que vous jugerez
pouvoir servir à vostre dessein; et rien ne me semble y estre
plus utile, que ce que vous avez desja mis en une lettre
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adressée au R. Pere Dinet, laquelle vous fistes imprimer
il y a sept ans, pendant qu'il estoit Provincial des Iesuites
de France.
Descartes Pas 310-311-312