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Et
quoy davantage ? I'exciteray encore mon imagination, pour chercher
si ie ne suis point quelque chose de plus. Ie ne suis point cét assemblage
de membres, que l'on appelle le corps humain; ie ne suis
point un air delié et penetrant, répandu dans tous ces membres; ie
ne suis point un vent, un souffle, une vapeur, ny rien de tout ce que
ie puis feindre et imaginer, puisque i'ay suposé que tout cela n'estoit
rien, et que, sans changer cette suposition, ie trouve que ie ne laisse
pas d'estre certain que ie suis quelque chose.
      Mais aussi peut-il arriver que ces mesmes choses, que ie suppose
n'estre point, parce qu'elles me sont inconnuës, ne sont point en
effect differentes de moy, que ie connois? Ie n'en sçay rien; ie ne
dispute pas maintenant de cela, ie ne puis donner mon iugement
que des choses qui me sont connuës: i'ay reconnu que i'estois, et
ie cherche quel ie suis, moy que i'ay reconnu estre. Or il est tres-certain
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que cette notion et connoissance de moy-mesme, ainsi precisement
prise, ne depend point des choses dont l'existence ne m'est
pas encore connuë; ny par consequent, et à plus forte raison, d'aucunes
de celles qui sont feintes et inventées par l'imagination. Et
mesme ces termes de feindre et d'imaginer m'avertissent de mon
erreur; car ie feindrois en effet, si i'imaginois estre quelque chose,
puisque imaginer n'est autre chose que contempler la figure ou
l'image d'une chose corporelle. Or ie sçay des-ja certainement que
ie suis, et que tout ensemble il se peut faire que toutes ces images-là,
et generalement toutes les choses que l'on rapporte à la nature
du corps, ne soient que des songes ou des chimeres. [>]
Descartes Meds 21-22