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      Mais moy, qui suis-ie, maintenant que ie supose qu'il y a quelqu'un
qui est extremement puissant et, si ie l'ose dire, malicieux et
rusé, qui employe toutes ses forces et toute son industrie à me
tromper ? Puis-ie m'assurer d'avoir la moindre de toutes les choses
que i'ay attribuées cy-dessus à la nature corporelle? Ie m'arreste à y
penser avec attention, ie passe et repasse toutes ces choses en mon
esprit, et ie n'en rencontre aucune que ie puisse dire estre en moy.
Il n'est pas besoin que ie m'arreste à les denombrer. Passons donc
aux attributs de l'Ame, et voyons s'il y en a quelques-uns qui soient
en moy. Les premiers sont de me nourir et de marcher; mais s'il
est vray que ie n'aye point de corps, il est vray aussi que ie ne puis
marcher ny me nourir. Un autre est de sentir; mais on ne peut aussi
sentir sans le corps: outre que i'ay pensé sentir autrefois plusieurs
choses pendant le sommeil, que i'ay reconnu à mon reveil n'avoir
point en effet senties. Un autre est de penser; et ie trouve icy que la
pensée est un attribut qui m'appartient: elle seule ne peut estre
détachée de moy. Ie suis, i'existe: cela est certain; mais combien de
temps ? A sçavoir, autant de temps que ie pense; car peut-estre se
pourroit-il faire, si ie cessois de penser, que ie cesserois en mesme
temps d'estre ou d'exister. Ie n'admets maintenant rien qui ne
soit necessairement vray: ie ne suis donc, precisement parlant,
qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou
une raison, qui sont des termes dont la signification m'estoit auparavant
inconnuë. Or ie suis une chose vraye, et vrayment existante;
mais quelle chose ? Ie l'ay dit: une chose qui pense.
Descartes Meds 21