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      Et il y a principalement trois points, que je voudrois que
vous fissiez bien concevoir à tout le monde. Le premier est,
qu'il y a une infinité de choses à trouver en la Physique,
qui peuvent estre extremement utiles à la vie; le second,
qu'on a grand sujet d'attendre de vous l'invention de ces
choses; et le troisieme, que vous en pourrez d'autant plus
trouver, que vous aurez plus de commoditez pour faire
quantité d'experiences. Il est à propos qu'on soit averti du
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premier point, à cause que la plus part des hommes ne
pensent pas qu'on puisse rien trouver dans les sciences qui
vaille mieux que ce qui a esté trouvé par les anciens, et
mesme que plusieurs ne conçoivent point ce que c'est que
la Physique, ny à quoy elle peut servir. Or il est aisé de
prouver que le trop grand respect qu'on porte à l'antiquité,
est une erreur qui prejudicie extremement à l'avancement
des sciences. Car on voit que les peuples sauvages
de l'Amerique, et aussi plusieurs autres qui habitent des
lieux moins eloignés, ont beaucoup moins de commoditez
pour la vie que nous n'en avons, et toutefois qu'ils sont
d'une origine aussi ancienne que la nostre: en sorte qu'ils
ont autant de raison que nous de dire qu'ils se contentent
de la sagesse de leurs peres, et qu'ils ne croyent point que
personne leur puisse rien enseigner de meilleur, que ce
qui a esté sceu et pratiqué de toute antiquité parmy eux.
Et cette opinion est si prejudiciable que, pendant qu'on
ne la quitte point, il est certain qu'on ne peut acquerir
aucune nouvelle capacité. Aussi voit on par experience, que
les peuples en l'esprit desquels elle est le plus enracinée,
sont ceux qui sont demeurez les plus ignorans et les plus
rudes. Et pource qu'elle est encore assez frequente parmy
nous, cela peut servir de raison pour prouver, qu'il s'en
faut beaucoup que nous ne sçachions tout ce que nous
sommes capables de sçavoir. Ce qui peut aussi fort clairement
estre prouvé par plusieurs inventions tres utiles,
comme sont l'usage de la boussole, l'art d'imprimer, les
lunettes d'approche, et semblables, qui n'ont esté trouvées
qu'aux derniers siecles, bien qu'elles semblent maintenant
assez faciles à ceux qui les sçavent. Mais il n'y a rien en quoy
le besoin que nous avons d'acquerir de nouvelles connoissances,
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paroisse mieux qu'en ce qui regarde la Medecine.
Car bien qu'on ne doute point que Dieu n'ait pourvu cette
Terre de toutes les choses qui sont necessaires aux hommes
pour s'y conserver en parfaite santé jusques à une extreme
vieillesse; et bien qu'il n'y ait rien au monde si desirable
que la connoissance de ces choses, en sorte qu'elle a esté
autrefois la principale estude des Rois et des Sages: toutefois
l'experience montre qu'on est encore si eloigné de
l'avoir toute, que souvent on est arresté au lit par de petits
maux, que tous les plus sçavans Medecins ne peuvent connoistre,
et qu'ils ne font qu'aigrir par leurs remedes lorsqu'ils
entreprenent de les chasser. En quoy le defaut de
leur art, et le besoin qu'on a de le perfectionner, sont si
evidens, que, pour ceux qui ne conçoivent pas ce que c'est
que la Physique, il suffit de leur dire qu'elle est la science
qui doit enseigner à connoistre si parfaitement la nature de
l'homme, et de toutes les choses qui luy peuvent servir d'alimens
ou de remedes, qu'il luy soit aysé de s'exempter par
son moyen de toutes sortes de maladies. Car, sans parler de
ses autres usages, celuy-la seul est assez important, pour
obliger les plus insensibles à favoriser les desseins d'un
homme, qui a desja prouvé, par les choses qu'il a inventées,
qu'on a grand sujet d'attendre de luy tout ce qui reste
encore à trouver en cette science.
Descartes Pas 308-309-310