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Meditation Seconde.
De la nature de l'Esprit humain; et qu'il est plus aysé à connoistre
que le Corps.

      La Meditation que ie fis hier m'a remply l'esprit de tant de
doutes, qu'il n'est plus desormais en ma puissance de les oublier.
Et cependant ie ne voy pas de quelle façon ie les pourray resoudre;
et comme si tout à coup i'estois tombé dans une eau tres-profonde,
ie suis tellement surpris, que ie ne puis ny asseurer mes pieds dans le
fond, ny nager pour me soutenir au dessus. Ie m'efforceray neantmoins,
et suivray derechef la mesme voye où i'estois entré hier, en
m'éloignant de tout ce en quoy ie pouray imaginer le moindre
doute, tout de mesme que si ie connaissois que cela fust absolument
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faux; et ie continuëray tousiours dans ce chemin, iusqu'à ce que
i'aye rencontré quelque chose de certain, ou du moins, si ie ne puis
autre chose, iusqu'à ce que i'aye apris certainement, qu'il n'y a rien
au monde de certain.
      Archimedes, pour tirer le Globe terrestre de sa place et le transporter
en un autre lieu, ne demandoit rien qu'un point qui fust
fixe et assuré. Ainsy i'auray droit de concevoir de hautes esperances,
si ie suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui
soit certaine et indubitable.
Descartes Meds 18-19